Haro sur la liberté de la presse

Le journaliste indépendant Gaspard Glanz, fondateur de l’agence Taranis News, a été libéré à l’issue de 48h de garde à vue. Il avait été interpelé samedi 20 avril lors de l’acte 23 des gilets jaunes à Paris, sur la place de la République, après avoir fait un doigt d’honneur à des policiers, réagissant à l’explosion d’une grenade près de lui et au refus d’un commissaire de dialoguer à ce sujet. Il a dès lors été placé sous contrôle judiciaire et s’est vu interdire de se rendre aux manifestations du 1er mai et du samedi à Paris jusqu’à son procès pour “outrage sur personne dépositaire de l’autorité publique” qui se tiendra le 18 octobre.

En l’espèce, cela signifie que Gaspard Glanz risque d’être placé en rétention judiciaire pour violation de son contrôle s’il essaie de couvrir des manifestations. Cela revient, pour un journaliste spécialisé dans la couverture des mouvements sociaux en immersion, et qui de plus, est devenu au fil du temps un pilier du genre, à être empêché d’exercer son activité.


Gaspard Glanz, à l’issue de sa garde à vue. Source : Reporterre.net

Le cas de Glanz est significatif de l’état de la liberté de la presse en France. Fiché S, arrêté de nombreuses fois pour des motifs dérisoires, il vit ce qu’on pourrait assimiler à un harcèlement politique, qui perdure à travers les mandatures. En 2016, couvrant le démantèlement de la “Jungle de Calais”, il est interpelé, placé en garde à vue, et poursuivi pour le vol d’un talkie-walkie des CRS, objet en réalité trouvé par terre et dont il avait posté une photo sur Twitter avec pour légende “prise de guerre”. Son contrôle judiciaire lui impose alors de pointer au commissariat de Strasbourg toutes les semaines, alors même qu’il ne représente aucune menace particulière.

Glanz est régulièrement accusé de militantisme. Cela en dit long sur la façon dont le pouvoir tente de discréditer ceux qui œuvrent pour la révélation de vérités qui manifestement dérangent. Le journalisme n’a en aucun cas un devoir de neutralité politique, mais de vérité, et le prisme qu’on appelle ici “militantisme” mais qui est en fait un engagement, existe en tous cas et diffère selon chaque média, qu’il soit de presse écrite, radiophonique ou télévisuel. Glanz, s’il répond globalement à un engagement et que cela se ressent dans son travail, n’est pas un travestisseur de la réalité. Depuis dix ans, il travaille à montrer le degré de violence qui peut être atteint par les forces de l’ordre au cours des mouvements sociaux, degré qui répond à ce qu’on peut qualifier de violence d’État. Cette violence est une réalité, tout journaliste de terrain présent lors des manifestations des gilets jaunes ne peut qu’en témoigner, si toutefois sa plume est libre.

Si Glanz est un vilain militant de la mouvance anarchiste, tel que se justifie sa fiche S, que dire de chaînes télévisées sensationnalistes bourrées de publicités attrape-nigauds, d’éditocrates hystériques et corrompus par leur allégeance aveugle au pouvoir et à l’argent ? Que dire de Cnews, qui réutilise et antidate de vieilles images de Macron en plein bain de foule, récemment ? Que dire de BFMTV qui passe en boucle des images de poubelles qui brûlent et d’insultes de manifestants alors que partout autour ce n’est que pluie de gaz lacrymogène et tonnerre de GLI-F4, mutilations et éborgnements ? Que dire ? Que ce sont des chaînes militantes du néolibéralisme, des ultras du grand capital sans doute…

Et si ce n’était que Glanz… Mais il n’en est rien. Le journaliste indépendant David Dufresne a recensé 79 journalistes victimes de violences policières depuis le début du mouvement des gilets jaunes. Un recensement qui rend peu compte de ce qu’est la réalité du terrain pour un reporter aujourd’hui. Intimidations, insultes, coups de pieds ou de matraque, grenades lacrymogènes intentionnelles, sont devenus le lot commun des preneurs d’images. Dont la Mule du pape fait partie.


Les policiers choisissent d’interpeler un cadreur avec les bras levés plutôt que ceux qu’ils mettent en fuite (acte 19, Montpellier)

Interpellation suivie d’une fouille (acte 23, Paris)

Deux de nos reporters ont été interpelés, dont l’un violemment lors de l’acte 19 à Montpellier, et l’autre lors de l’acte 23 sur Paris. Nous avons également été victimes plusieurs fois de jets intentionnels de grenades lacrymogènes ou assourdissantes. Notre matériel de protection nous a été confisqué à deux reprises, rendant difficile notre présence sur les points d’affrontements. Sur Montpellier, nous avons pu constater de nombreuses manœuvres d’obstruction à la liberté d’informer et de rendre compte de la réalité (coups de pied et de matraque sur un photographe, matraquage d’un vidéaste lors d’une charge, intimidations, jets de grenades intentionnels vers des journalistes ou des observateurs de la Ligue des Droits de l’Homme).


Une observatrice de la LDH reçoit une grenade lacrymogène (acte 19, Montpellier)


Un photographe reçoit des coups de pied et de matraque (acte 20, Montpellier)

À Paris, le chaos est tel qu’il est parfois difficile de saisir l’intentionnalité de tels ou tels comportements des forces de l’ordre envers les journalistes. Toujours est-il que peu de cas est fait de leur présence dans le but d’assurer leur protection et le libre exercice de leur profession, on peut constater qu’ils sont souvent traités de la même manière, à savoir brutale, que les manifestants. La semaine dernière à Toulouse, une journaliste étrangère a été heurtée et rouée de coups lors d’une charge.

L’information, assurée par les média, est le troisième pilier d’une démocratie qui fonctionne. Dans notre pays, de grands groupes détenus par des milliardaires se sont assurés un contrôle de l’information qui entre en connivence avec le pouvoir et son exercice, qui dans les faits devient de plus en plus autoritaire. Aujourd’hui, on peut constater que ce monopole s’accompagne d’une violence d’État qui vise à museler les journalistes et les média indépendants. Une vingtaine de journalistes indépendants représentés par Me Jérémie Assous viennent d’annoncer leur intention de déposer plainte contre l’État pour des violences avec armes ou la confiscation de leur matériel.

Pour l’ONG Reporter Sans Frontière, la France, “pays des droits de l’Homme” pointe à la 32ème place de son classement mondial de la liberté de la presse, loin derrière les pays scandinaves qui trustent le podium (Norvège, Finlande et Suède), mais aussi la Jamaïque (8ème), le Costa Rica (10ème), la Namibie (23ème), le Ghana (27ème) ou l’Afrique du Sud (31ème).

 

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