Comment des militants tentent d’instrumentaliser les gilets jaunes héraultais

Le 27 juin dernier se tenait à Montpellier une conférence de presse réunissant représentants syndicaux (FO, SCUM, Sud Education 34, SNES Education 34) et organisations politiques (Parti de Gauche, UCL, La Libre Pensée), des gilets jaunes (Convergence 34, et le rond point Près d’Arènes), ainsi que la députée LFI Muriel Ressiguier et la maire de Murles, en soutien à Sabine Raynaud, enseignante engagée contre la Loi Blanquer, qui s’était vue interpellée le 15 juin lors d’une action péage gratuit à Béziers, alors qu’elle distribuait des tracts contre les réformes de l’éducation.

Dans un premier temps, nous relayions cette conférence, avant que des informations entrant en contradiction avec les éléments présentés lors de celle-ci ne nous soient parvenues. En effet, les intervenants successifs présentaient, pour certains peut-être malgré eux, des faits qui ne correspondent pas exactement à la réalité.

Des faits réels

Retour sur cette journée du 15 juin. Sabine Raynaud a bel et bien été interpellée lors de l’action à Béziers. Alors que des gilets jaunes quittaient le péage, dont l’enseignante, tandis que d’autres semblaient résolus à y demeurer, des véhicules de la gendarmerie sont arrivés à toute vitesse. Les gendarmes se sont jetés sur Sabine Raynaud, qui est tombée au sol et a tenté de prendre la fuite, puis a été interpellée. Deux gilets jaunes se sont alors interposés pour tenter de la défendre. Ces deux personnes ont subi de graves violences lors de l’intervention des gendarmes.

L’une d’entre elles, F., a été menottée puis rouée de coups au sol, et a eu deux côtes cassées, une fêlée, et plusieurs vertèbres déplacées ainsi qu’une possible atteinte sur un poumon. On lui a prescrit un mois d’ITT. L’autre interpellé, E., a eu son épaule déboitée. Les trois ont été placés en audition libre à Poussan suite à leur interpellation. Ils ont alors reconnu en flagrance les faits qui leur étaient reprochés : dissimulation du visage, participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ou des violences, rébellion en réunion, et dégradations.

Lors de la conférence de presse, une représentante FO explique “prendre position pour que soient levées les poursuites” contre l’enseignante. Un représentant de l’Assemblée Éducation 34, parle ensuite d’un risque de “lourdes peines“, tandis que le représentant du SNES “réclame l’abandon de toutes ces poursuites“. A la fin de la conférence, Sabine Raynaud présente les faits de cette manière : “J’ai été brutalement arrêtée pendant une opération gilets jaunes péage gratuit, j’avais un foulard sur la bouche pour symboliser la loi Blanquer qui fait taire les enseignants. Je distribuais des tracts qui défendaient l’école et les services publics et qui donnait les raisons de la grève […] Pour cet acte de protestation pacifique, et alors que je n’ai aucun antécédent judiciaire, je suis sous le coup de cinq chefs d’inculpation au pénal. J’ignore pour l’instant ceux qui seront finalement retenus, et j’attends ma convocation au tribunal de Béziers. Si je suis condamnée, je risque gros, je risque également de passer en commission disciplinaire et d’être sanctionnée professionnellement.

Une présentation inexacte de la part de Convergence 34

Cette présentation des faits, si elle se base sur une réalité, est cependant assez floue pour laisser croire que des poursuites ont été engagées, ainsi que l’ont évoqué les divers intervenants ayant pris la parole avant l’enseignante. Contrairement à ce qui a été avancé, les motifs qui auraient été notifiés à Sabine Raynaud par les gendarmes ne correspondent pas à des chefs d’inculpation concrets. Un chef d’inculpation veut dire qu’une poursuite est possible, mais seule une inculpation effective débouche sur une poursuite. Une inculpation, qui équivaut à une mise en examen en instruction, relève dans la loi française de la compétence d’un juge d’instruction ou de celle d’un procureur. Or, dans les faits, aucune poursuite n’a pour l’instant été lancée à l’encontre de l’enseignante et rien ne dit que tel sera le cas.

Bien que les faits de l’arrestation soient incontestables, le volet judiciaire qui est ici présenté de manière trompeuse comme une forme de répression, ne repose en réalité sur absolument rien, si ce ne sont des déclarations des gendarmes, selon la principale intéressée, et la reconnaissance en flagrance des faits ayant conduit aux interpellations. Des chefs d’inculpations sont relatifs à des poursuites et sont donc notifiés officiellement aux prévenus dans le cadre de celles-ci. La conférence de presse ne repose donc sur aucune preuve tangible de la judiciarisation dénoncée, Sabine Raynaud n’ayant pas même reçu le PV de son audition. Contacté, l’un des deux autres interpellés confirme que les gendarmes lui ont notifié de possibles chefs d’inculpation, mais il n’a pas reçu non plus de convocation et n’est donc toujours pas poursuivi.

Avant la conférence de presse, le groupe Convergence 34, à l’origine de celle-ci, diffusait le 17 juin un communiqué de soutien à l’enseignante, où la présentation des faits prêtait déjà à confusion. Le texte affirme que “pour ces faits en apparence anodins, notre camarade va passer devant les tribunaux pour rébellion en bande organisée et dissimulation de visage“. Or, comme on l’a vu, rien ne prouve alors que Sabine Raynaud passera individuellement devant les tribunaux. Ces deux chefs d’inculpation n’ont jamais été officiellement notifiés par la justice.

Pire, suite à ce communiqué imprécis, la députée LFI Muriel Ressiguier réclamait à son tour dans un communiqué de presse la “levée des poursuites contre Sabine Raynaud“, poursuites qui n’existent donc pas. La députée affirme que “Sabine sera convoquée à la rentrée devant les tribunaux pour rébellion en bande organisée et dissimulation du visage“. Une affirmation qui ne repose à nouveau sur rien. Muriel Ressiguier ira même jusqu’à évoquer le cas de Sabine à l’Assemblée Nationale le 26 juin lors d’une intervention orale, avec plus de mesure puisqu’elle ne parle que de l’interpellation.

Le communiqué du 20 juin de Convergence 34 annonçant la conférence de presse dès récupération de la convocation au tribunal, reprend déjà tous ces éléments de langage, tout en parlant cette fois directement d’inculpation. On est donc là face à un vocable complètement mensonger. Le communiqué précise de plus que Juan Branco apporterait son soutien à Sabine et que l’avocate Sophia Salmeron, personnalité très médiatique au sein du mouvement, donnait immédiatement son accord pour défendre l’enseignante. Une pétition a également été lancée le 20 juin sur le site Change pour réclamer “la levée des poursuites contre Sabine Raynaud“, qui parle cette fois de cinq chefs d’inculpation. On se trouverait donc au milieu d’un coup médiatique, réunissant instances politiques et syndicales autour de faits qui n’existent pas.

La seule personne qui énonce les faits de manière plus ou moins correcte sur le plan juridique est en fait Sabine Raynaud elle-même, bien qu’elle aurait du préciser être sous le coup de cinq chefs d’inculpations “possibles” lors de sa conférence de presse.

De possibles risques pour le mouvement

Au vu de la médiatisation de cette affaire, du délai s’étant écoulé depuis les faits, et en l’absence de convocation au tribunal pour répondre de ces actes, il est plausible que le parquet saisisse un juge d’instruction pour enquêter non pas sur les cas particuliers de Sabine et des deux autres interpellés, mais sur l’ensemble de l’action péage gratuit à laquelle participaient environ 150 gilets jaunes. La façon de communiquer utilisée par Convergence 34 et qui s’apparenterait donc à un coup de com’, risque ainsi de retomber sur l’ensemble des participants à cette action et peut-être d’aggraver le cas de Sabine Raynaud si elle devait finalement être convoquée devant les tribunaux.

Partager