20 ans de dérive sécuritaire : la ligne Sarkozy

Aujourd’hui, la France est dotée de l’un des arsenals législatifs les plus sécuritaires et répressifs d’Europe. Le traitement du mouvement des gilets jaunes et de l’action militante démontre une complète latitude pour l’Exécutif dans le choix et la mise en place d’une répression à la fois policière et judiciaire. Mais comment est-on passé, même internationalement, de l’image d’une France pays (de la déclaration) des droits de l’Homme, à celle d’une France qui réprime, mutile et emprisonne ses opposants ?

Retour dans cette série sur vingt ans de dérive sécuritaire à travers l’échiquier politique français. Dans ce premier épisode, l’action de la droite républicaine, et notamment du ministre de l’Intérieur puis président de la République, Nicolas Sarkozy.

15 novembre 2001. Le monde est encore tout frémissant de l’onde de choc qui l’a parcouru lorsque deux avions de ligne se sont fracassés sur les tours jumelles du World Trade Center le 11 septembre à New-York. Pendant des semaines, les chaines de télévision du monde entier diffusent en boucle les terrifiantes images. Le 7 octobre, moins d’un mois après les attentats, les Etats-Unis d’Amérique, après avoir déclaré “la guerre au terrorisme“, engageaient leurs armées contre l’Afghanistan, puisqu’il fallait bien accoler un drapeau et des objectifs économiques au nouvel ennemi n°1. Les populations et leaders politiques du monde entier sont en émoi. Comment se prémunir de la menace terroriste si elle a pu toucher l’Oncle Sam en plein coeur ?

Septembre 2019. La deuxième décennie du troisième millénaire s’achève alors que les conflits dans le monde se sont multipliés pour des motifs idéologiques comme économiques, que les extrêmes montent inexorablement en Europe et aux Etats-Unis à la faveur d’une orchestration médiatique paranoïaque, et que les inégalités s’accroissent à mesure que les libertés publiques se restreignent. On ne peut que mesurer l’impact que le 11 septembre 2001 aura eu sur le monde occidental, en brisant aux yeux de la planète le trompe-l’oeil du rêve capitaliste.

Les socialistes, précurseurs du package sécuritaire

En France, c’est le gouvernement Jospin qui se fait fort de répondre à la menace terroriste, deux mois à peine après les attentats, en faisant proposer par son ministre de l’intérieur Daniel Vaillant, une Loi sur la sécurité quotidienne. Il s’agissait là d’un package législatif visant à renforcer les moyens de lutte contre le terrorisme, les trafics, notamment d’armes, et… quitte à mettre tous ses oeufs dans le même panier, contre les nuisances sociales et les incivilités

Procédures de fouilles simplifiées pour les agents de police comme de sécurité privée, renforcement du contrôle des armes à feu, mais aussi contrôle des cages d’escaliers par la police municipale sur appel des habitants, nouvelles dispositions de mise en fourrière et de sécurité routière, soumission des free-party à l’autorisation des préfets, traitement et déchiffrement de données personnelles dans le cadre de procédures judiciaires, surveillance des moyens de paiement… Personne ne se doutait encore en France que les djihadistes d’Al-Qaïda roulaient au-dessus des limites autorisées, étaient les champions de la double-file, et se perchaient en rave party s’ils n’étaient pas en train de dealer dans le hall de leur immeuble, le terminal à carte bleue en main.

En 2002, Jacques Chirac qui se relève d’une douloureuse cohabitation, et dont la réélection est rendue inévitable par le score historique du Front National au premier tour, a fait campagne sur la stabilité, en n’omettant pas d’occuper le terrain des thématiques sécuritaires où l’entraîne son adversaire Jean-Marie Le Pen. Au second tour, le front républicain fonctionne.

Dès après cette victoire confortable, le gouvernement propose, pressé par son ministre de l’Intérieur, un certain Nicolas Sarkozy, une loi programmatique censée déterminer l’orientation politique du quinquennat en matière de sécurité intérieure. 5,6 milliards d’euros débloqués, 13500 postes de policiers et gendarmes à créer, et surtout, toute une batterie de mesures visant à réprimer le crime et la délinquance, le terrorisme et le délit de droit commun…

La course à l’armement

Renforcement du rôle du préfet en matière de police et de gestion de l’ordre public, allègement de certaines procédures judiciaires dans le cadre d’investigations, assouplissement des motifs de contrôle ou de visite d’un véhicule, définition du traitement des données personnelles par la gendarmerie et la police et accès aux fichiers, lutte contre le terrorisme (perquisitions, contrôles et fouilles, conservation des données par les opérateurs de télécommunication), mais aussi lutte contre le “squat” et l’occupation illégale, lutte contre l’occupation des espaces communs et les nuisances engendrées, contre la mendicité, contre les nuisances sonores nocturnes des établissements de vente à emporter, contre la possession d’armes illégales, extension des pouvoirs des polices municipales en matière de contraventions,…

Profitant de la brèche ouverte par le gouvernement Jospin, et non sans une volonté de surenchère dans un contexte de paranoïa générale, la droite nous pondait un de ces paquets cadeaux sécuritaires dont elle a le secret. Suite à cette loi, la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, dont on s’était pourtant bien passé de la consultation, dénonçait « l’inflation des règles encadrant l’exercice des libertés publiques ».

Le Syndicat de la Magistrature vient ces derniers jours de rendre publique l’édition actualisée de son Guide du manifestant arrêté. Celui-ci, édité pour la première fois en 2005, s’insurgeait alors contre la politique de nominations au Parquet pratiquée par l’exécutif, et entérinée par la loi du 9 mars 2004 dite Perben II. Celle-ci, dument validée par le Conseil constitutionnel, consacrait tout un arsenal répressif pour lutter contre la criminalité (dépassement possible des 48h de garde à vue, perquisitions de nuit, assouplissement des conditions des écoutes, légalisation des opérations d’infiltration, etc), aux côtés duquel s’opérait une refonte des pouvoirs attribués aux procureurs (relevant du Parquet et répondant donc aux directives de l’exécutif) et aux juges du siège et de l’instruction – indépendants.

Main basse de l’exécutif sur le Parquet

Les procureurs, magistrats chargés de soutenir en justice l’accusation pour l’Etat, se voient dès lors dotés de moyens d’enquêtes presque équivalents à ceux des juges d’instruction (perquisitions, saisies, écoutes), sous réserve d’obtenir l’aval d’un Juge de la Liberté et de la Détention, qui ne dispose d’autant de prérogatives, ni d’un statut garantissant son indépendance. C’est donc in fine un contournement des juges d’instruction, auparavant indispensables au contrôle du pouvoir judiciaire sur l’exécutif.

De surcroît, la loi Perben II réaffirme le lien qui inféode les magistrats du Parquet au ministère de la Justice, car leur nomination doit intervenir sur proposition du ministre (au contraire des juges du siège qui sont nommés ou avalisés par le Conseil Supérieur de la Magistrature). En d’autres termes, c’est au nom de la lutte contre la criminalité, notamment en bande organisée, que le pouvoir exécutif s’est doté d’un système législatif et judiciaire potentiellement répressif, apte à mobiliser des forces de police ou de maintien de l’ordre, de moyens d’enquête, d’intervention, de surveillance, sur son ordre direct et sans contrôle.

Dans son rapport moral de 2005, le Syndicat de la Magistrature s’indignait du danger que représentait cette loi pour la démocratie et la séparation des pouvoirs, tout en regrettant que :

des instructions [soient] données pour pénaliser le mouvement social et des interventions revendiquées dans des affaires individuelles. La dépendance grandissante du ministère public à l’égard du pouvoir exécutif révèle l’instrumentalisation de la justice pénale. Cette conception du ministère public est dangereuse.

C’est une sorte de course à la surenchère lancée entre le ministre de la Justice et celui de l’Intérieur, à celui qui proposera le meilleur concours de mesures sécuritaires et répressives. Nicolas Sarkozy crée en 2004 les Compagnies de Sécurité et d’Intervention, dote également les forces de l’ordre de grenades de désencerclement alors que la BAC est déjà équipée de flashballs depuis près de dix ans.

Au cours de l’année 2005, les tensions se multiplient entre la police, pressurisée dans la lutte contre le trafic de drogue, et les quartiers sensibles. En avril, un jeune homme en moto se tue à Aubervilliers, en tentant d’échapper à la BAC, ce qui provoquera plusieurs jours d’émeutes et de violences urbaines. Suite à une fusillade entre bandes rivales laissant un enfant mort sur une dalle, le 20 juin, Nicolas Sarkozy déclare vouloir nettoyer la cité au Kärcher, des propos ne manquant pas de faire polémique et de raviver les tensions. En octobre, quelques jours avant que les banlieues ne s’embrasent, le ministre de l’Intérieur assimile les jeunes des quartiers à de la racaille.

Les émeutes de l’automne 2005, qui débutent à Clichy-sous-Bois le 27 octobre, suite à la mort accidentelle de deux adolescents lors d’une intervention de la BAC, permettent cependant à Nicolas Sarkozy d’étoffer sa stature médiatique d’homme de poigne. Mentant, il dédouane l’action policière en déclarant que les deux jeunes n’étaient pas poursuivis par les policiers. Des émeutes locales ont lieu les jours suivants. La droite s’en donne à coeur joie et la valse des petits commentaires commence.

Quelques jours plus tard, des jeunes à proximité d’une mosquée envoient des projectiles sur un équipage de police. Une grenade lacrymogène est envoyée en réponse et explose contre le bâtiment religieux, provoquant son évacuation en pleine période de rupture du Ramadan, et la panique des fidèles. Suite à cet événement, et alors que Sarkozy tâche une nouvelle fois de couvrir et dédouaner les policiers, les émeutes s’embrasent sur tout le territoire. La “violence des banlieues”, qui prend des proportions dramatiques, est cette fois partout montrée du doigt, dans un large consensus politique.

Le 8 novembre 2005, le gouvernement décrète l’Etat d’urgence. 11500 policiers et gendarmes sont mobilisés alors que le couvre-feu est instauré. Les émeutes se poursuivent pourtant jusqu’au 17 novembre. En 21 nuits, au total, près de 10000 véhicules seront incendiés, 3000 personnes interpellées, 217 policiers et gendarmes blessés. On ne dispose d’aucun comptage officiel pour les blessés côté émeutiers, mais ces chiffres laissent à imaginer la violence des affrontements qui ont eu lieu.

Quelques mois plus tard, c’est le milieu étudiant, et lycéen notamment, qui se mobilise en masse contre l’adoption du projet de loi instaurant le CPE (contrat première embauche). Des centaines de milliers de personnes manifestent de semaine en semaine contre cette tentative de précarisation de la jeunesse et du marché du travail. Ces manifestations voient l’émergence de violences matérielles, de la part de “casseurs”, parfois militants politiques et autonomes, parfois plus opportunistes, en marge des cortèges parisiens notamment. Le 23 mars, une scène chaotique s’empare de l’esplanade des Invalides lorsque des dizaines de jeunes décrits par les observateurs comme provenant des quartiers s’en prennent au cortège, sous l’oeil impassible des forces de l’ordre. La droite s’émeut de ce que certains manifestants ont pu être dépouillés ou agressés brutalement et vitupère sur le laxisme du maintien de l’ordre. La tactique est classique : laisser la violence dégénérer pour mieux réprimer.

Le lendemain, Sarkozy se pose donc en homme providentiel et annonce que les manifestations ayant changé de visage, il s’agit de changer le maintien de l’ordre, promettant des mesures fortes pour interpeller les casseurs “un par un” s’il le faut… On voit donc l’émergence de témoignages sur les violences policières, ou des tentatives d’infiltrations visant à pousser des militants à accomplir des actes de dégradation ou de violence. Bilan de la manifestation parisienne suivante: 50 personnes blessées et 500 interpellations. La préfecture annonce avoir identifié 1500 “casseurs” et 300 “anarcho-autonomes”, des chiffres à prendre avec précaution naturellement.

Drapé d’une certaine cacophonie médiatique depuis les émeutes, Sarkozy, candidat à la présidentielle de 2007, fait logiquement campagne sur l’autorité de la morale gaulliste face à l’insécurité, et au laxisme de la gauche. Il ne se prive pas de s’offrir des boucs émissaires idéaux en stigmatisant comme toujours les banlieues et les étrangers, l’immigration, les mineurs délinquants, dont il menace d’abaisser la majorité pénale à 16 ans, mais aussi et surtout… des magistrats jugés trop laxistes, et responsables des forts taux de récidive, notamment concernant la délinquance. C’est la ligne Buisson, du nom de l’un des proches conseillers du futur président, consistant à siphonner auprès du Front National l’électorat de droite qui s’est laissé convaincre par les thématiques identitaires, en venant chasser sur ses terres idéologiques.

La ligne Buisson-Sarkozy

Cette stratégie sera payante et permettra à Sarkozy de faire mouche auprès de son électorat le plus droitier, qui aurait pu être tenté par le discours du Front national. Il ne la reniera jamais. En remettant au goût du jour des déclarations presque racistes ou provocatrices, il rassemble sous sa bannière des votants qui n’ont pas forcément besoin de se retrouver dans ses promesses de miracle économique, mais peuvent se reconnaître dans ses relents nationalistes.

Ainsi en 2007, de la création du ministère de l’Immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et (ultime pied-de-nez à destination des “gauchistes”) du développement solidaire, censé accentuer le contrôle des associations de solidarité active aux demandeurs d’asiles, tout en permettant le renforcement des prérogatives d’enfermement, de rétention et d’expulsion de ceux-ci par l’Etat.

Puis sans perdre de temps, c’est une loi, celle du 10 août 2007, dont le but revendiqué est de lutter contre la récidive dans la délinquance mineure et majeure, donnée qui comme le chômage en matière économique sert d’épouvantail médiatique aux politiques répressives néolibérales. Celle-ci instaure notamment, le principe des peines planchers, c’est à dire comportant un degré minimum de sévérité visant à conditionner une application pénale répressive de la Loi, en cas de récidive, pour un majeur comme pour un mineur. L’atténuation de la responsabilité pénale d’un mineur pourra en outre être remise en question par les juges dans un nombre croissant de cas.

Les peines recommandées privilégient le recours à la prison dès la première récidive d’un délinquant. Par exemple, pour un crime puni au maximum de 15 ans de prison, un primo-récidiviste devra être condamné à au moins 5 ans de prison. Cette loi est promulguée alors que la surpopulation carcérale est déjà préoccupante en France (66.211 détenus en 2008 pour 53.000 places) et porte atteinte elle aussi à l’indépendance du juge dans la liberté du prononcé de son jugement, et donc à la séparation des pouvoirs.

Tout en poursuivant le désengagement social de l’Etat dans les quartiers, le gouvernement de droite poursuit son acharnement sécuritaire en généralisant l’action de la Brigade anti-criminalité (BAC) dans les Zones Urbaines Sensibles, tandis que les policiers en tenue sont soumis à toujours plus de pression du chiffre. Suite aux émeutes de 2005, lors desquelles le flashball est jugé trop inopérant par les policiers, les forces de l’ordre se voient dès 2007 dotées des Lanceurs de Balles de Défense (LBD40). Afin d’accompagner ce traitement répressif de la question sociale, l’arsenal judiciaire est sans cesse réaménagé.

La loi du 25 février 2008 relative à la rétention de sûreté permet d’enfermer une personne présentant une “particulière dangerosité” et ce après l’exécution de sa peine, dans des conditions particulières limitées aux crimes. Mais elle entérine aussi la mise en place d’une “surveillance de sûreté“, qui consiste à pouvoir obliger le port d’un bracelet électronique dans le cadre d’un suivi socio-judiciaire. C’est une première brèche qui entrevoit le passage d’une justice de liberté à une justice de sûreté, ou prédictive.

Une certaine relation à la Justice et à l’opposition

Sans plus attendre, l’exécutif porte un nouveau coup à l’instance judiciaire en prévoyant dans sa réforme constitutionnelle du 23 juillet 2008 une refonte du Conseil Supérieur de la Magistrature, qui modifie sa composition sans toutefois garantir son indépendance face au gouvernement, et lui fait perdre de plus la prérogative d’émettre des “avis spontanés en cas d’atteinte à l’indépendance de la justice“. Le texte accorde aussi la possibilité aux justiciables de saisir le CSM dans le cadre d’une plainte à l’encontre d’un magistrat, s’ils estiment qu’une faute disciplinaire a pu être commise. Pour les juges, le message est clair.

En 2009, voient se développer les premiers soubresauts de l’affaire Tarnac. Julien Coupat est alors mis examen par le Parquet sous les chefs de « direction d’une structure à vocation terroriste », « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » et « dégradations en réunion en relation avec une entreprise terroriste ». C’est alors la première fois que le Parquet associe une qualification terroriste à une action relevant de la mouvance anarchiste autonome contemporaine, suscitant aussitôt un torrent de critiques jusque dans les média mainstream. Six ans plus tard, Coupat et sa compagne de l’époque Yildune Lévy, seront tous deux relaxés.

Le dossier, entre grossières manipulations des services de renseignements et assauts de communication politique, est d’une fragilité rare. Le retour de bâton médiatique ne se fera pas attendre. Alors que des militants politiques sont surveillés et assimilés à des terroristes, c’est le mandat de Sarkozy qui se fragilise, dont les mesures néo-libérales comme le goût pour la réussite et le luxe, ne cessent d’effriter la confiance de la population dans le pouvoir politique représentatif, alors que les affaires judiciaires concernant des élus de tous bords se multiplient.

Début mars 2010, le gouvernement présente un avant-projet de réforme de la procédure pénale, qui prévoit la suppression pure et simple du juge d’instruction, sans même réinterroger les modes de contrôle du Parquet. Le 9 mars, une journée de mobilisation rassemble des milliers de manifestants contre la réforme, dont une grande partie issue du monde de la magistrature qui se lance dans un intense contre-lobbying. Deux mois plus tard, le projet est abandonné.

Déculottée électorale et frénésie de réformes

Les élections régionales de 2010 marquent le cinglant reflux social des politiques menées par le gouvernement, avec un vote sanction à la faveur majoritaire de la gauche (54% des voix au second tour), et consacrent l’inexorable enracinement du Front National, alors que la droite enregistre son plus mauvais score au premier tour et peine à remonter la pente au second.

Dans la foulée, c’est un mouvement social de grande ampleur qui se met en ordre face à la réforme des retraites, et s’étale sur toute l’année 2010 à partir de la fin du mois de mars. Des millions de manifestants, syndiqués ou non, de tous secteurs, se rassemblent pour protester contre une vision libérale du travail et de la dignité humaine. Des comptages indépendants mettent régulièrement en doute dans la presse ceux communiqués par les préfectures.

A partir du mois d’octobre, avec l’entrée des lycéens et l’amplification des étudiants dans le mouvement, les premières violences ont lieu. Le 14 octobre, un lycéen est gravement blessé au visage par un tir de flashball alors qu’il manifestait pacifiquement devant le lycée Jean Jaurès à Montreuil. Les affrontements au cours des manifestations se multiplient. Entre le 12 et le 26, 72 policiers et gendarmes sont blessés, plus de 2500 personnes interpellées (dont 360 déférées).

Panique à bord, comment corriger le tir, deux ans avant les présidentielles ? Le Front National inspire visiblement la droite, avec ses thématiques sécuritaires anti-migratoires, ses relents anti-européens, et sa forte popularité dans les forces de police (selon un sondage Cenafop, 30% des policiers et militaires ont voté FN au premier tour de la présidentielle 2012, un chiffre en augmentation à 54% en 2017…). Des débats que légitiment la prise d’influence dans les média de think tank ou figures de la droite dure. Les ténors du gouvernement s’efforcent alors de rebondir sur le moindre fait divers pour faire porter la responsabilité de la délinquance et du crime sur les épaules des magistrats, multipliant de fait, des ingérences médiatiques dans des procédures judiciaires. Le président, entouré de ses porte-voix, sentirait-il le vent tourner, comprenant qu’un échec de sa réélection le précipiterait, lui et certains autres, au milieu de juges effarouchés ? On tente encore et toujours de jouer la justice contre le peuple. La mobilisation des magistrats s’intensifie parallèlement.

C’est dans cet effort populiste qu’à l’été 2011, le gouvernement fait voter la loi du 10 août 2011 sur la participation des citoyens à la justice pénale. Celle-ci propose d’introduire des “assesseurs citoyens” dans le jugement d’un certain nombre de délits, tout en… réduisant le nombre des jurés dans les cours d’assises. Pas de quoi atténuer l’impact politique de la loi Lopsi II, adoptée en mars 2011, et dont treize mesures avaient pourtant été retoquées par le Conseil constitutionnel, parmi lesquelles : la généralisation de la vidéosurveillance privée de l’espace public, les sanctions contre les parents de délinquants, les audiences au secret dans les centres de rétention, l’évacuation sur décision préfectorale des gens du voyages ou des mal-logés. La loi retiendra cependant un renforcement des prérogatives policières et de l’action judiciaire : extension et mise en commun des fichiers, blocage de sites internet sans intervention judiciaire, extension des peines planchers à des personnes dépourvues d’antécédent judiciaire.

Une nouvelle loi sur les étrangers (loi du 16 juin 2011), une sur les détenus psychiatriques (loi du 5 juillet 2011) et une réforme du droit pénal portant sur les mineurs, viennent ensuite ajouter leur pierre à l’édifice réagissant aux faits d’actualité. Le tribunal médiatique et l’influence croissante des éditorialistes sur les chaînes de la TNT se chargent de pérenniser la peur dans les esprits.

En juin 2011, les grenades GLI-F4 sont autorisées par décret dans le maintien de l’ordre. Parallèlement, les atteintes aux droits des étrangers par les services de Préfecture se multiplient, les directives d’expulsion étant menées avec zèle par le Parquet, en contournant parfois le juge ou la validité d’une garde à vue. La surpopulation carcérale explose de 21% sur l’année. Le 13 septembre 2011, Nicolas Sarkozy annonce la construction de 30000 places de prison sur six ans… Sachant que 65000 personnes étaient alors emprisonnées pour un total de 50000 places.

Décadence

Au fil de cette actualité, les pantouflages se poursuivent et trouvent leur apothéose avec la nomination du directeur de cabinet du Garde des Sceaux, François Molins, au poste de procureur de Paris. Tandis que l’exécutif applique une politique de pression sur les juges, tout comme sur le Parquet, en forçant ou refusant des mutations aux procureurs qui se montreraient réticents à la politique en matière de justice menée par le gouvernement. La juge Isabelle Prévost-Desprez qui mène l’instruction dans l’affaire Bettencourt fait l’objet de poursuites disciplinaires. Elle sera en juillet 2012 mise en examen pour “violation du secret de l’instruction” suite à des révélations dans la presse, ce dont elle sera relaxée en 2015. En janvier 2012, sans doute pour rapprocher la justice du peuple, on crée une taxe de 35€ sur les procédures judiciaires au nom de la “responsabilisation du justiciable” et au motif plus ou moins avoué de désengorger les tribunaux.

Les élections se rapprochent, et Sarkozy opte à nouveau pour la stratégie qui avait fait sa victoire cinq ans plus tôt : jouer sur le terrain du Front National. Il surjoue la thématique sécuritaire, promettant une implacable réaction aux menaces d’attentats. Il propose l’élargissement des peines planchers, s’en prend à nouveau aux immigrés qui viendraient en France pour bénéficier des prestations sociales, à ces juges qui ne comprendraient pas la douleur des victimes et rendraient des jugements bien trop laxistes et technocrates. Du discours de comptoir à la communication de crise post-faits divers, le glissement de la vieille garde de droite vers son extrême est symptomatique de l’évolution historique et sociale de l’échiquier politique français. Avec elle, c’est aussi une certaine France qui s’éteint.

La faible popularité du président sortant ne tiendra pas l’épreuve des présidentielles 2012, où il est battu au deuxième tour par son rival socialiste François Hollande. Conscient de l’image détestable des milieux économiques auprès de la population après la crise de 2008, et du boulevard politique qui s’ouvre au centre, ce dernier a fait du contrôle de la finance son cheval de bataille, promesse dont on sait où elle finira aussitôt l’élection faite.

De plus, le quinquennat se termine sur un désagréable échec des nombreuses politiques sécuritaires menées jusque là, avec les assassinats commis par Mohamed Merah à Toulouse, en dépit des moyens de surveillance et d’intervention permis par l’arsenal législatif français. Avec le retour d’un certain “espoir” dans la population et notamment sa jeunesse, Nicolas Sarkozy ne résiste pas à la vague de l’alternance, dans un contexte de faible abstention.

Au final, l’action de Nicolas Sarkozy sur la politique sécuritaire française aura surtout été le principal élément moteur d’une lente dégradation de la relation entre la police et la population. Elle aura accompagné avec pragmatisme et cynisme politique l’effroyable crise de paranoïa dans laquelle le monde occidental, plongé dans les méandres de la société du spectacle, est tombé avec le 11 septembre. Dès son ministère à l’Intérieur, Sarkozy a lutté pour convaincre l’électorat de droite du lien entre criminalité, immigration et identité musulmane, avec pour principal bouc émissaire, la banlieue. En couplant cette rhétorique xénophobe à l’habituelle promesse libérale de miracle économique, il est parvenu au fauteuil suprême. Son mandat présidentiel illustre quant à lui l’excès de cette pressurisation policière, en matière de maintien de l’ordre notamment et de respect des libertés publiques, comme sa volonté de nuire au pouvoir d’indépendance de la Justice. Un rapport malsain avec les institutions républicaines dont il fera les frais politiquement.

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