Le maintien de l’ordre à la française : LBD40, offensive sur le mouvement social

Le LBD 40, l’arme qui éborgne les Français.es, parait avoir gagné sa place définitive dans l’arsenal de guerre de la police française. Malgré la dangerosité de ses munitions et les dérives multiples observées lors de son utilisation, la super-arme non-létale est devenue une option d’attaque qui vise à anéantir une seule cible : la population contestataire, le public dissident du régime néolibéral d’Emmanuel Macron.

Le LBD 40 Suisse, la polémique.

Le LBD 40, est-il mal utilisé par la police française ? Suite à une impressionnante quantité de tirs touchant la tête de manifestants du mouvement des gilets jaunes et occasionnant de graves blessures, tout le monde se demande s’il y a un problème avec le LBD 40. La contestation s’élève par la voix de la population, mais aussi de personnels soignants, et après quelques mois de battement suivant le début du mouvement, les media finissent par se saisir de la question.

Déjà en 2013 et 2015, le Défenseur des droits avait demandé le retrait du Flash-ball de l’arsenal répressif en manifestation. En 2017, puis 2019, il recommande « de retirer les lanceurs de balles de défense de la dotation des forces chargées de l’ordre public ». L’affaire des violences policières remonte au Conseil de l’Europe, qui sous le choc, appelle à “suspendre l’usage du LBD afin de “mieux respecter les droits humains”.

Je m’appelle Laurent Thines. Je suis neurochirurgien et chef de service au CHRU de Besançon. Soignant comme vous, j’ai été particulièrement choqué par les photos prises et les lésions observées chez les personnes blessées lors des mouvements de manifestation. Beaucoup, très jeunes (potentiellement nos enfants), ont été mutilés alors qu’ils ne représentaient aucune menace spécifique.

Le LBD 40, ces derniers mois, a fait des dizaines de blessés graves, dont 24 ont perdu un œil. D’autres ont eu la mâchoire fracturée, des dents cassées ou des fractures du crâne. En août 2019, La Croix sort un article révélant la réalité des points de vue médicaux, et leur désespoir : « En tant que médecins, nous estimons qu’il est de notre devoir d’alerter sur la gravité des blessures que peuvent provoquer ces armes dites non létales », partage Chloé Bertolus, à La Pitié-Salpêtrière de Paris. Les médecins exposent que les victimes peuvent être obligées de « s’alimenter par voie liquide durant environ six semaines », car « nous avons reçu des personnes ayant de graves fractures au niveau de la mâchoire ou de la pommette. Ce sont les mêmes blessures que l’on retrouve chez des individus qui se font frapper à coups de batte de baseball ».

A Montpellier, on dénombre plusieurs cas qui ont occasionné de lourds traumatismes, tels que celui d’Axel P. qui, victime d’un tir de LBD 40 en plein front, a souffert de multiples fractures au crâne et de traumatismes toujours présents (maux de tête, problèmes d’équilibre, perte de l’odorat). En tout, au moins douze personnes auraient subi des blessures sérieuses dues au LBD40 à Montpellier, dont neuf à la tête ou au visage.

En Suisse, la pression s’étend finalement sur l’entreprise Brügger & Thomet plusieurs fois “impliquée dans du trafic d’armes et de l’importation illégale d’armement”, et fabricante du LBD 40 ou du lanceur GL-06. Le 12 février 2019, face à une polémique qui se fait de plus en plus brûlante, la RTS (Radio Television Suisse) publie une enquête sur le LBD 40. Celle-ci démarre sur une vidéo où Sébastien (qui manifestait pacifiquement) est délibérément visé à la tete, par un tir de LBD 40, le 9 décembre, place de l’Étoile, à Paris. B&T est alors accusée de produire une mauvaise arme, beaucoup trop dangereuse. La reponse du porte-parole de B&T, est categorique: l’entreprise réfute toute responsabilité et accuse la France (Communiqué de Press – GL06 en France) de cette “tragédie”, car elle s’est fournie en munitions (déconseillées) auprès du producteur français Alsetex et du britannique CTS.

«En cas d’utilisation adéquate du système, l’on peut s’attendre à un risque de blessures faible»

Alors, pourquoi choisir une munition moins bien adaptée au lanceur, et qui cause plus de blessés?

Un problème de munitions et une dérive de l’utilisateur?

Après le 18e week-end de mobilisation des gilets jaunes, le gouvernement en partenariat avec les syndicats de police sort une “intox chamallow” sur les munitions, une fake news spécialement promue par BFMTV, selon laquelle le gouvernement envisagerait de remplacer les munitions actuelles par d’autres plus souples. Comment les forces de l’ordre vont-elles donc pouvoir se défendre? agonisent les syndicats…

Sur 15.000 tirs de LBD, expliquent les experts de la police, 70% ont été exécutés par des effectifs de la BAC (les Brigades Anti-Criminalité), les CSI (Compagnies de Sécurisation) ou les BRI (Brigade de Recherche et d’Intervention), à savoir, les forces de police qui sont les moins formées dans le maintien de l’ordre. Sur ces trop nombreux tirs, on ne dénombre par miracle que 0.1% de blessés graves, un “dommage collatéral” acceptable pour la police et le gouvernement. Fin mars 2019, Mediapart et David Dufresne avaient déjà recensé des centaines de blessures graves et aux dommages parfois irréversibles, parmi les manifestants du mouvement des gilets jaunes.

Au delà du business de guerre, déja connu, entre l’État et Le Groupe Etienne Lacroix, il est difficile d’obtenir des informations… Les munitions sont désormais un sujet épineux que la plupart des médias français ne se sont même pas donnés la peine d’explorer. L’Express dans son “Enquête sur les LBD: les munitions sont-elles les bonnes?”, se demande si “le très controversé LBD 40, accusé d’avoir éborgné plusieurs personnes dans les manifestations des gilets jaunes ces dernières semaines, est mal utilisé ?”. L’Express, qui ne parvient pas vraiment à approfondir le sujet, donne toutefois la parole à un CRS, en off :

“Le LBD40 est une bonne arme intermédiaire, non-létale. Mais la munition qui sort du canon, ce n’est pas la bonne”, assure-t-il. Le problème, selon lui : la composition de la “balle de défense” projetée. “Il y a deux parties l’une sur l’autre. La première est arrondie, en caoutchouc assez dur. La seconde, la base, est en plastique très dur, légèrement plus large que la partie en caoutchouc. Je crois que c’est cette partie dure qui occasionne les blessures graves”.

Ce CRS, en pointe sur les questions d’armes, défend farouchement le recours au LBD pour le maintien de l’ordre. “Mais l’ogive employée n’est pas la bonne, répète-t-il. Il faudrait qu’elle soit plus souple, elle ferait ainsi moins de dégâts”, assure-t-il.

La Mule a tenté d’entrer en contact avec B&T, pour obtenir plus de renseignements techniques. Voici la réponse de la firme :

After the current negative experience with the media and the involved heavy threatening toward various persons at B&T – we decided not to talk with the media anymore.

“Suite à de mauvaises expériences avec les media et de lourdes menaces envers différents employés de B&T – nous avons décidé de couper le contact avec les media.”

Néanmoins, nous avons pu visiter le magasin de B&T à Zurich, en Suisse, pour pouvoir mieux connaitre leurs munitions. L’entreprise partage l’édifice avec RUAG, firme qui fabrique des armes de guerre, et a récemment été accusée d’incompétence pour avoir vu finir ses “grenades dans les mains de Daesh” en Syrie.

Pour entrer dans le magasin, il faut d’abord sonner. La secrétaire ouvre la porte et demande ce que nous voulons.

– Une simple visite.
– Bienvenue, pas de problème.

Après environ 10 minutes de balade dans le magasin dédié à l’idéologie de la guerre, nous apprenons que les clients peuvent toucher les armes (qui valent des milliers d’euros) et les tester, bien sur sans munitions. C’est ainsi que nous avons pu tester le viseur holographique “Aimpoint-Micro TL”, un point rouge “dynamique” qui, en fonction du mouvement de l’arme et de l’utilisateur, signale avec précision la trajectoire de la balle. Nous nous montrons impressionnés par cette technologie. Nous parlons ensuite à un représentant de B&T, qui a pour rôle d’expliquer toutes les caractéristiques des armes. Troublé par notre intérêt pour le LBD 40 (cloisonné dans une vitrine), il avoue rapidement avec nervosité:

– Je suis au courant de la controverse en France.

La tension monte et la conversation ne dure ainsi pas bien longtemps. Le représentant nous explique que ces armes ne peuvent être testées (en magasin) que par des membres de la police et ne sont vendues qu’à la police et aux gouvernements dans le monde. Les informations supplémentaires que nous arrivons encore à obtenir se trouvent facilement sur le site web de B&T.

Selon B&T, les munitions SIR de 40 mm ont été spécialement conçues pour être précises et sûre. Le fabricant explique que les projectiles ont été conçus pour être “légers” et “stabilisés par rotation” pour une plus grande sécurité (de la cible) et une précision optimale.

Les munitions peuvent être tirées à partir de n’importe quel lanceur de 40 mm, mais le GL06 (LBD 40 suisse) est recommandé pour une précision optimale.

Ces munitions, légères et précises afin de protéger les cibles des blessures graves et extrêmes, n’auraient pas convaincu le gouvernement français qui considère, selon L’Express, que celles-ci risquent “notamment, un effet de rebond ou de ricochet”. Un effet collatéral qui pourrait mettre en péril les personnes aux alentours de la cible. Ceci est de la pure rhétorique, tirée d’une “autre source policière” et qui vise à contredire les affirmations de Brügger & Thomet.

Sur la mauvaise utilisation de ces munitions, une avocate pénaliste espagnole, dans un article pour VICE, affirme que“la sophistication de la balle permet de suivre sa trace et l’arme qui l’a tirée et qui la manipule. Et ce projectile ne rebondit pas.”. Objection qui ne confère ainsi pas la responsabilité des blessures aux munitions mais aux utilisateurs des lanceurs. Ce que nous pouvons dans tous les cas confirmer à travers notre enquête, c’est que les balles choisies par le gouvernement sont plus dangereuses, plus puissantes, plus blessantes et moins adaptées au maintien de l’ordre.

Les balles pour le LBD 40 de CTS et ALSETEX pèsent environ 41 grammes (sans l’étui). La vitesse de tir varie entre 80 et 92 mètres/seconde, pour une puissance de 190 à 220 joules entre 40 et 50m. Les balles de B&T pèsent quant à elles 32 grammes (72 grammes avec la cartouche), et leur vitesse de tir est de 85 m/seconde pour une puissance de 116 joules à 50m.

https://desarmons.net

Nous pouvons peut-être penser que cela ne représente pas grand chose, mais ces échelles de puissance sont à peu près équivalentes à un choc d’un poids de 20 kg tombant d’une hauteur d’un mètre sur le corps (ou le visage), pour les balles (CTS et ALSETEX) et en regard, de 12 kg pour la balle de B&T. Une différence qui ne semble pas importante pour le gouvernement français (pourtant presque deux fois moindre), mais qui aurait (peut-être) permis d’éviter des centaines de blessures graves lors du mouvement des Gilets jaunes.

La chose la plus étrange à propos de ce sujet obscur est le fait que de simples journalistes peuvent arriver à ces conclusions, alors que l’État demeure dans le mutisme ou le déni concernant son arsenal du maintien de l’ordre. Pourquoi le gouvernement français ne privilégierait-il pas la protection de ses citoyens? Est-ce un choix délibéré? Un instinct autoritaire typique du mix néo et ultralibéral du gouvernement Macron?

En territoire suisse, nous apprenons aussi que le GL-06 de B&T est exporté vers 25 pays, à savoir, par ordre d’importance décroissante, la France, l’Espagne, la Pologne, la Hongrie, les Etats-Unis, l’Irlande, le Koweït, le Canada, la Lituanie, la Suède, l’Italie, la Bosnie-Herzégovine, l’Islande, la Serbie, la Grande-Bretagne, la Belgique, les Pays-Bas, l’Autriche, l’Allemagne, le Portugal, Oman, l’Afrique du Sud, la Malaisie, le Kenya et les Emirats arabes unis..”

En Espagne, le deuxième client de B&T, après que “23 personnes aient perdu un oeil durant les 20 dernières années” à cause du flash-ball, le gouvernement à partir de 2013 réforme l’ancienne arme et achète les nouveaux LBD 40 (vidéo). Actuellement, de l’autre côté des Pyrénées, les ONG parlent d’une “inhibition musculaire immédiate, ou paralysie de la personne“, avec un temps de récupération de la jambe qui peut durer jusqu’à 45 jours. La même arme, cependant un scénario très différent qu’en France!

Nous avons cherché à obtenir des informations sur les pays qui achètent le GL-06 à B&T, (sachant que pour les quinze acheteurs les plus modestes, on ne compte pas plus de sept lanceurs). Très peu d’incidents ont été recensés dans les media, à propos du LDB 40 de B&T. Alors sommes-nous devant le problème d’une mauvaise utilisation, qui ne concernerait que la police française?

Selon une recherche académique effectuée à partir d’articles sortis entre 1990 et 2017 dans le monde (publiée sur BMJ Open: Santé publique : Décès, blessure et invalidité dus à des projectiles à impact cinétique en situation de contrôle des foules) on recense des informations sur “1984 personnes, dont 53 sont décédées des suites de leurs blessures. 300 personnes ont souffert d’une invalidité permanente”.

La France n’apparait pas dans le rapport. Étrange ? Non, car jusqu’à 2016, ces armes n’étaient pas utilisées massivement dans le maintien de l’ordre et surtout n’étaient pas entre les mains des BAC, mal formées à l’art du maintien de l’ordre démocratique et qui ont pris l’habitude d’utiliser le LBD comme une arme d’attaque et de provocation. Des exemples de cet abus de pouvoir, il y en a beaucoup ! Il suffit de regarder les vidéos qui chaque semaine s’échangent sur les réseaux sociaux, ou de consulter le travail de recensement du journaliste David Dufresne.

https://france3-regions.francetvinfo.fr/bourgogne-franche-comte/sites/regions_france3/files/styles/top_big/public/assets/images/2019/04/29/000_1cz5zk-4209705.jpg?itok=glg3KbM_https://france3-regions.francetvinfo.fr

Grâce à Christophe Castaner et à sa stratégie ultra-répressive, dès décembre 2018 la France s’est hissée au rang des “pays européens” qui commettent le plus d’actes de violence policière et étatique. Tout cela engendré par un étrange désir de forcer “un consentement social” aux politiques destructrices de Macron.

Récemment en Suisse romande, le député au Grand Conseil genévois Guy Mettan, a écrit un projet de résolution qui vise à interdire l’exportation en France du lanceur de balles de défense. L’élu a déposé un dossier auprès du Parlement cantonal et a invité “sérieusement” le Conseil fédéral « à mettre tout en oeuvre pour interdire l’exportation du LBD en France ».

Le député connaisseur des lois sur l’armement  “demande au gouvernement suisse de s’appuyer sur l’Ordonnance sur le matériel de guerre, qui prohibe l’exportation d’armes s’il y a de forts risques que ce matériel soit utilisé contre la population civile”.

Cette arme de guerre, conçue par l’entreprise bernoise Brügger & Thomet, explique le député, “est utilisée de façon abusive par les forces de l’ordre françaises”. Un fait difficile à cacher car, jusqu’aujourd’hui, lors des manifestations des gilets jaunes, ont été publiquement recensées des dizaines de blessures “irréversibles à la tête et aux yeux”.

Comme nous le développons dans notre enquête, le député Guy Mettan met aussi l’accent sur la question des munitions :

“la situation est aggravée par l’emploi en France de munitions plus dangereuses et non conformes au mode d’emploi du fabricant suisse, (…), transformant ce moyen défensif lourd “en une arme d’attaque terrifiante”.

 

Un autre aspect du LBD 40 est son effet psychologique. Ce qui n’a d’ailleurs pas échappé au Défenseur des Droits qui met le doigt sur un défaut de gradation et de proportionnalité « lorsque des personnes se trouvent à une distance très proche » ou lorsque le lanceur de balles de défense « est employé dans un but d’intimidation ou pour mettre à distance des personnes, contrairement à son objectif ». Dans Le Temps, le journaliste de terrain Florent Marcie confesse n’avoir jamais été blessé dans sa carrière, même dans les pays en guerre où il s’est trouvé. Alors qu’il filmait une manifestation de « gilets jaunes » le 5 janvier, à Paris, “il reçoit en pleine figure un tir de lanceur de balles de défense (LBD 40)”.

«Quand on voit les nôtres saigner, touchés par un de ces projectiles, on passe de la protestation à la confrontation violente. Ces armes sont une incitation à la haine anti-flics»

Sur les armes dans le maintien de l’ordre en Suisse

En Suisse, il est important de savoir que les forces de police disposent du LBD 40, mais qu’elles ne l’utilisent que dans des situations très précises et de violence extrême. Très peu dans le cadre du maintien de l’ordre public. Lors de ces dernières opérations, la police suisse utilise une arme multifonctionnelle : le TW-73, fabriqué à partir de l’arme K31 et modernisé par le constructeur d’armes RUAG, ajoutant au fusil un canon de lancement pour grenades à gaz CS et balles en plastique.

La caractéristique la plus intéressante de cette arme est d’abord la capacité de l’opérateur à tourner le canon et à le placer sur la distance correspondante au tir. Celle-ci est clairement indiquée avec des chiffres blancs pour 80/100/120/140/160 mètres. Ainsi, la puissance du tir varie-t-elle selon la distance de la cible.

Les balles “non-létales” sont emballées dans un emballage en aluminium de 350 g, qui est déchiré par l’explosion. La cartouche comprend 35 projectiles en caoutchouc pré-fragmentés, chacun pesant 10 grammes et mesurant 27 × 18 mm. Elle projette des fragments à une vitesse initiale d’environ 62,5 m/s, jusqu’à une distance d’engagement réelle d’environ 20 m.


En Suisse, il est tout simplement interdit de tirer sur des cibles situées à moins de 20 mètres. Bien que la dispersion des fragments de caoutchouc soit assez contrôlée à 20 m (avec un rayon de 4 m environ), l’énergie diminue rapidement en vol, ce qui signifie que la portée effective maximale est d’environ 50 m.

https://www.thefirearmblog.com/blog/2016/12/29/swiss-k31-lives-tw-73/

Partager