Réforme du chômage, cap vers la précarité

C’est aujourd’hui et c’est officiel. La réforme de l’assurance chômage, pénalisant un indemnisé sur deux selon les estimations de l’UNEDIC, vient d’entrer en vigueur. Rappelons les changements qu’impose cette réforme qui se déroulera en trois volets.

A partir du 1er novembre 2019, concernant la durée minimale de travail nécessaire à l’ouverture des droits au chômage, il faudra avoir travaillé 130 jours (910 heures soit 6 mois ouvrés) sur les 24 derniers mois (contre 4 mois sur les 28 derniers mois jusqu’à présent). Un mécanisme qui devrait déjà exclure de leurs droits un certain nombre de malheureux élus, du moins pour deux mois travaillés supplémentaires… à minima.

Vis-à-vis du rechargement des droits, il sera nécessaire d’avoir travaillé 6 mois afin d’en bénéficier, contre 1 mois à ce jour, une mesure qui se fait donc six fois plus… excluante. Est aussi prévue pour les salariés ayant des revenus supérieurs à 4 500 € bruts par mois, une réduction de leur indemnité de 30 % à partir du 7e mois avec un plancher fixé à 2 261 € nets par mois. Une mesure qui pour l’exécutif est censée montrer qu’on s’attaque aussi au haut du panier. On se demande pour autant le degré de difficulté qu’aura un cadre payé 4500€ brut à retrouver un emploi, comparé à quelqu’un qui tourne au SMIC.

Les salariés ayant au moins 5 ans d’ancienneté dans leur entreprise pourront exceptionnellement bénéficier de l’assurance chômage en cas de démission, s’ils ont pour but de réaliser un projet professionnel. Il apparait en somme de toute logique d’avoir un projet professionnel lorsqu’on quitte un emploi qui a permis cinq ans d’ancienneté… Qui pourrait donc avoir l’envie de se priver d’une telle sécurité de l’emploi, pour retomber dans le marasme du chômage, sans avoir de projet concret pour la suite ? Dans ce cas, le gouvernement enfonce des portes ouvertes, donc.

Au sujet des travailleurs indépendants, ceux-ci toucheront, et sous certaines conditions (notamment, des revenus antérieurs d’au moins 10 000 € par an sur les deux années précédentes) une indemnisation de 800 € par mois pendant 6 mois. De quoi décourager ceux-ci, quand on sait le temps que met à démarrer réellement une entreprise individuelle…

Mais ce n’est pas tout, au 1er janvier 2020 des accompagnements spécifiques seront mis en place pour les nouveaux inscrits à Pôle emploi, mais aussi pour les travailleurs précaires (alternance, ou cumul prolongés entre contrats courts et chômage). Dont on se doute, vu les politiques menées sous le quinquennat Macron sur le terrain social, qu’ils viseront plus à ramener vers des emplois précaires, des chômeurs qui visiblement sont source d’embarras pour tous les pouvoirs successifs.

Et enfin, au 1er avril 2020, la réforme prévoit un nouveau mode de calcul des indemnités chômage, basé non plus sur les seuls jours travaillés mais sur le revenu mensuel du travail. Mediapart a récemment très largement documenté dans un article les sources de disparités que représentent une telle procédure.

Selon l’exécutif qui a rédigé ce projet, dont la parole est portée par la ministre du travail Muriel Pénicaud (pour l’écouter à ce sujet : https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-22-octobre-2019), ce durcissement des conditions d’ouverture des droits à l’indemnisation au chômage n’est pas un nouveau système punitif envers les personnes en recherche d’emploi, étant donné que le marché de l’emploi est bien plus dynamique aujourd’hui qu’il y a dix ans lors de la crise économique. Cherchez la logique…

Si nous lisons entre les lignes de ce discours, ces réformes permettraient de déclencher chez le chômeur plus de “motivation” pour se remettre à la recherche d’un emploi. Problème supposé de motivation, en vertu duquel il nous semblerait pourtant nécessaire, afin de juger cette réforme du chômage, de se poser la question de la santé au travail et de l’éventail d’offres d’emploi qui sont sur le marché “public” de nos jours.

Effectivement, les offres d’emploi sont nombreuses, comme ne cesse de le rappeler le gouvernement. Un peu plus de 700 000 référencées par Pôle Emploi. Un chiffre à moment T, qui ne prend pas en compte le décalage entre le profil socio-économique des demandeurs d’emploi et les qualifications ou le but des offres proposées. Ni le fait que nombre de ces emplois sont effectivement pourvus dans le temps, mais sans cesse renouvelés. Un meilleur mode de calcul serait sans doute de recenser l’ensemble des offres émises sur un an en regard du nombre d’entre elles qui ont été pourvues.

Un grand nombre d’emplois plus que précaires font partie de ce marché du travail “dynamique”, notamment des contrats en CDD de quelques jours ou de quelques semaines. Sans parler des contrats à temps partiels, ou bien des missions payées à la tâche et non pas au temps de travail (la distribution de prospectus publicitaires dans les boîtes aux lettres par exemple). La Loi Travail, passée au forceps en 2016, est passée par là et a sans doute un rôle à jouer dans ce nombre important d’offres indécentes et dans “l’ubérisation” croissante du marché du travail. On peut très vite se rendre compte, en arpentant les listes de Pôle Emploi, à quel point certains secteurs ne proposent que très peu, voir aucune offre, comme celui de la culture par exemple.

Au delà, la question se pose de ce qu’est l’entreprise, l’emploi, véritablement. Doit-il servir uniquement à la maximisation du profit économique, et donc être, adapté (par la Loi) et adaptable (par le marché) ? Ou doit-il représenter une construction collective à mettre au profit de tous ? Ce qui pourrait théoriquement tout à fait s’inscrire dans une logique capitaliste en soi, si les mécanismes politiques succédant à l’heure travaillée s’appuyaient sur une redistribution plus équitable du profit entre salariés et employeurs.

Pour autant la machine du chômage s’endurcit, afin de pousser les demandeurs d’emploi à accepter des postes qui ne correspondent en rien ni à leurs compétences, ni à leur niveau d’étude. Depuis des décennies, le taux de chômage apparaît comme un marqueur fondamental de la bonne santé politique et économique du pays. Un fondement que remettent en question de nombreux économistes.

Les astuces politiques adoptées consistent en parallèle à faire sortir du chômage, par l’adoption de nouvelles règles effectives, le plus grand nombre possible de travailleurs. Afin de rendre les chiffres politiquement plus agréables et d’amorcer une “vraie-fausse” baisse, qui enjolivera forcément le capital sympathie du gouvernement auprès d’une population consciente de cette précarisation du marché de l’emploi. Comme d’habitude, créer le problème et se présenter avec la “solution”.

Mais qu’en est-il de la réalité d’un travailleur, ou d’un chômeur ? A ce jour, il n’est plus nécessaire de remettre en question les problématiques de santé au travail, liées au bien-être psychologique. Entre les vagues de suicides et de burn-out, que ce soit dans le public ou le privé, on constate que les systèmes de management à la mode de chez nous, peuvent être fortement corrélés dans l’équation qui pousse une part de la population à ne pas accepter d’emplois qui ne lui correspondent en rien.

Pour les nombreuses personnes victimes de souffrance au travail, il est désormais possible de démissionner et de toucher le chômage, si elles ont un projet professionnel défini (bon courage), et surtout qu’elles viennent de travailler cinq ans en continu. Gros paradoxe donc, avec cette nouvelle “dynamique du travail” qui privilégierait la flexibilité et les contrats courts. Autant dire que cette phase de la réforme ne s’appliquera qu’aux rares élus bénéficiant encore d’une sécurité de l’emploi, qui a depuis longtemps déserté le marché.

Par ailleurs, est-il possible de construire un projet tel que monter sa boîte ou entreprendre d’en racheter une, lorsque l’on souffre d’un burn-out ou que l’on pense au suicide ? Cette nouvelle loi semble proposer un accompagnement financier – très conditionnel – lors d’une reconversion professionnelle, mais oublie ces travailleurs malmenés qui n’ont pas l’envie ou l’énergie que demande une reconversion ou un changement de situation.

Rien n’a encore été proposé pour résoudre ces problèmes de surmenage, de souffrance ou de harcèlement au travail. A ce sujet, la ministre du Travail pourtant censée être en pointe sur ces thématiques, madame Pénicaud, répond que “le sujet de la souffrance au travail, c’est un sujet qui doit faire l’objet des discussions des partenaires sociaux qui vont travailler sur la santé au travail, et on va en reparler avec eux après“. Merci à elle de nous apporter ses lumières. Vu la productivité des discussions avec les partenaires sociaux menées lors de cette première partie de quinquennat, il est permis de douter de la volonté d’humanisme qui suivra de tels propos.

Cette réforme, accompagnée de ce discours, n’a pour effet que d’augmenter encore la culpabilisation des chômeurs dans la société. Or, le débat concernant la fainéantise du chômeur type a été suffisamment exploré pour pouvoir rappeler qu’un chômeur de base n’est pas à l’aise en tant que personne sans emploi. Aujourd’hui être sans emploi et toucher une assurance chômage est encore perçu comme de la marginalité, une sorte de profit du système d’aides et de solidarité. En même temps qu’une mise à l’écart temporaire de la société, privant ainsi les chômeurs de leur légitimité à revendiquer leurs droits.

Mais cette réforme va plus loin qu’un simple jugement de valeurs basé sur des a priori, elle diminue les droits des personnes les plus précaires de notre pays, qui compte déjà 14% de personnes au dessous du seuil de pauvreté, soit près de dix millions de Français.e.s. Le système de chômage français permet de soutenir les moins aisés des citoyens dans la reconstruction de leur vie professionnelle, et très clairement, cette réforme va à l’encontre de ce principe.

Nous conseillons à nos lecteurs, en complément, d’aller lire l’excellent article de Radio GI.NE, qui est allée interroger la Maison des Chômeurs de Montpellier.

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