Journée chargée d’émotion avec les Mutilés pour l’exemple

Le 17 novembre 2018, des centaines de milliers de personnes enfilaient leur gilet de sécurité et se rendaient sur les rond-points pour marquer, souvent pour la première fois de leur existence, le rejet de politiques successives qui n’ont fait qu’appauvrir les unes après les autres les franges les plus fragiles de la population. Peu après, les mobilisations se sont portées sur les centres urbains, où des manifestations monstres ont commencé à rythmer le quotidien du pays.

C’est lors de celles-ci que le pouvoir exécutif a révélé le visage insensible et cruel qui est le sien. Alors que le maintien de l’ordre semble dépassé par les événements, et que la police est sommée de tirer sans ménagement sur le peuple, les blessures graves se multiplient au fil des semaines. Éborgnements par des tirs de LBD40, mains arrachées par des grenades, crânes ou membres fracturés, les exemples de violences policières s’accroissent de manière exponentielle comme jamais le pays n’en a connu.

Pour ces anonymes, qui sont un jour sortis de chez eux pour revendiquer leurs convictions politiques nouvelles, avant de se retrouver mutilés et traumatisés pour la vie, la rémission semble être un véritable chemin de croix. Les séquelles physiques (épilepsie, céphalées, pertes de certains sens ou de l’équilibre) ne sont qu’une facette de ce que deviendra leur vie, entre dépression, stress et angoisses, perte de confiance en soi et en l’humanité, peur irrationnelle du moindre uniforme ou bruit de sirène…

Ce dimanche 12 janvier 2020, se réunissait à Montpellier le Collectif des Mutilés pour l’exemple, échantillon de cette humanité blessée à jamais, à travers toute la France, pour une conférence de presse à la Carmagnole. A cette occasion, certains des mutilés ont trouvé la force de prendre la parole pour raconter ce qu’est devenue leur existence suite aux secondes cruciales qui ont tout changé. Des interventions du professeur Laurent Thines, neurochirurgien et soutien de premier ordre du collectif, et d’Ève, psychologue bénévole auprès des mutilés, ont pu donner un éclairage médical sur les traumatismes physiques et psychiques vécus par ces derniers.

Accompagné et soutenu par plusieurs centaines de personnes, le Collectif a ensuite entamé une marche chargée d’émotion dans les rues du centre-ville, revenant sur les lieux qui ont vu certains de ces drames se produire à Montpellier. En arrivant vers la Préfecture, c’est un dispositif policier inapproprié et disproportionné qui est venu accueillir la marche, avec des barrières anti-émeutes, une compagnie entière de CRS, et surtout la présence inopportune d’agents de la BAC et de la CDI34, responsables de la majorité de ces blessures irrémédiables.

Le choix du Préfet ne manquera pas d’interroger : poltronnerie ou provocation, cela reste encore à voir. Toujours est-il qu’accueillir des personnes qui ont perdu l’un de leurs membres, de leurs sens, et/ou vu leurs vies bouleversées et nécrosées à jamais, avec un comité composé de policiers armés de LBD40 et de grenades, masqués et casqués, boucliers en main, demeurera une grande honte, incompréhensible pour la ville de Montpellier et la Préfecture de l’Hérault. La dernière marche du Collectif, qui s’était déroulée à Bordeaux, n’avait vu qu’une présence policière très discrète, limitée aux motards d’escorte.

Dans une émotion palpable et malgré ce dispositif inutilement désagréable, une action s’est tenue devant la Préfecture, où des yeux géants ont été déposés sur les grilles du bâtiment aux cris de “La police fait son travail, elle crève les yeux!” ou “La police assassine, la police mutile!” Lesquels ont ensuite été négligemment enlevés par des CRS qui se sont visiblement crus sur un terrain de foot, après que la marche soit repartie en direction des Jardins du Peyrou.

Là, Pierre, récemment blessé au crâne par un tir tendu de grenade lacrymogène (voir notre article Comment Pierre a eu le crâne fracturé par une grenade à Montpellier), a eu du mal à contenir sa colère contre le Préfet de l’Hérault, Jacques Witkowski, responsable des ordres qui ont abouti directement à sa blessure. “Honte au Préfet! Honte au Préfet !” se met à résonner sur la place. Et la foule, en redescendant le Jeu de Paume, de réclamer l’interdiction de ces armes dites sublétales, mais dont on se demande si les blessures traumatisantes qu’elles engendrent ne semblent pas de pires expériences qu’une mort subite, tant les existences de certains blessés semblent se résumer aujourd’hui à un cauchemar. Certains témoignages de désespoir entendus le matin allaient dans ce sens, tout en serrant les gorges et provoquant de nombreuses larmes dans l’assistance.

La marche s’est terminée sous un tonnerre d’applaudissements devant la Gare Saint-Roch, théâtre particulier de nombreuses blessures à Montpellier, où quatre des mutilés du collectif ont tous été touchés en pleine tête le 29 décembre 2018 par des tirs de LBD40 : Kaina, Yvan, Laurent et Geoffrey.

 

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