A Montpellier, la tête de cortège ramollit la contestation contre la réforme

Plusieurs milliers de personnes (2500 selon la Préfecture et 3000 selon la CGT) se sont réunies à Montpellier pour maintenir la pression sur le gouvernement, alors que des négociations avec les syndicats auront lieu demain, en vue de l’élaboration du projet de réforme des retraites.

Cela commence à devenir difficile de faire des photographies intéressantes lors de ces manifestations intersyndicales : même parcours, même tête de cortège, même dynamique complètement molle sur la quasi-totalité de ce dernier. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la Mule n’y fait plus de reportage vidéo. Mais on a peut-être atteint aujourd’hui le summum de l’inconsistance et de la neurasthénie.

Personne dans le mouvement social, n’ignore le rôle prépondérant – et revendiqué – de la CGT locale dans la gestion et l’organisation de ces manifestations. Aujourd’hui, le crooner de la Confédération a réussi à coller la migraine à la Mule en moins de dix minutes, et c’est par conscience professionnelle que celle-ci a maintenu une présence régulière en tête de cortège, malgré l’inactivité quasi-absolue de cette dernière.

Chère CGT, ou plutôt têtes pensantes locales de la CGT : manifester, ce n’est pas écouter de la musique pendant deux heures et demi. Manifester, ce n’est pas se donner en spectacle en monopolisant la sono la plus puissante et en reprenant les mêmes titres de variété ou de gospel chaque semaine. Manifester, ce n’est pas tenter de galvaniser une foule amorphe en tenant des discours de présentateur TV, en chantant qu’il y a de l’action alors que pas même un poing n’est levé vers le ciel. Manifester, ce n’est pas marcher de manière taiseuse tout en se lamentant de l’inflexibilité du gouvernement. Cela ne réside pas non plus dans le fait de faire exploser un pétard ou craquer un fumigène tous les 500 mètres.

Manifester c’est unir ses voix, ses jambes, ses bras, son imagination, pour former un corps unique qui peut se faire entendre, à la fois du gouvernement, mais aussi du reste de la population.  Manifester, c’est reprendre en choeur des slogans dont la force réside dans l’universalité et la simplicité. C’est chanter ensemble, danser ensemble, exprimer pour expier la colère du peuple, faire du bruit, taper des pieds, des poings, des mains, fabriquer des pancartes qui reflètent la pensée de chacune et de chacun. C’est organiser des actions dont la portée symbolique dépasse les enjeux d’une réforme.

Manifester, c’est rejeter la violence de l’élite qui nous gouverne en rééquilibrant le rapport de forces qui prédomine dans toute société, en se rendant visibles, en faisant nombre, en brisant les règles, les codes qui font la norme. Manifester, c’est entraîner la population à se saisir de ce rapport de forces, et non l’endormir avec des berceuses gentillettes derrière une sono assourdissante. C’est faire entendre la voix du peuple, et non d’une seule personne. Réveillez-vous !

La dynamique inexistante qui anime la tête de cortège donne ainsi à la population l’image d’un mouvement social très largement essoufflé et fatigué à Montpellier, et ce depuis de nombreuses semaines, alors que les premières mobilisations étaient impressionnantes et montraient une convergence inédite, qui tend aujourd’hui à se désagréger. Le choix répété du même parcours qui fait donc passer le cortège toujours sous les mêmes fenêtres, et s’élance depuis un point éloigné du centre-ville, peu fréquenté, est évidemment peu à même d’entraîner la participation de personnes qui n’étaient pas au courant de la manifestation. La préfecture refuserait-elle systématiquement la déclaration d’autres parcours, vos ancêtres confédéralistes se sont-ils embarrassés de telles questions pour revendiquer les droits des travailleurs ? En 1907, une grande partie des cadres de la CGT était en prison pour avoir porté ses idées dignement, alors que la contestation sociale s’intensifiait.

Passer le morceau Antisocial dans une telle tête de cortège relève déjà du ridicule mais passe encore, son utilisation faisant depuis longtemps partie des us et coutumes de la manifestation. En revanche, passer un morceau des Béruriers Noirs prônant l’insurrection face à un tel spectacle est une insulte à la pensée anarchiste. Vous ne manifestez rien qui puisse se rapprocher de la couleur noire, par pitié restez-en donc à l’Internationale qui est passée dans le droit commun…

Heureusement, la dernière partie du cortège était beaucoup plus dynamique et enjouée, slogans (parfois gilets jaunes), chants et danses le rythmaient d’une manière bien plus énergique et bruyante. On pouvait faire confiance à la queue de cortège, menée par Sud-Solidaires, dont un représentant a tenu une prise de parole très engagée contre les violences policières et contre le projet de loi à la fin de la manifestation sur la place de la Comédie. Voilà ce qu’est manifester.

Alors que la CGT s’assoit demain à la table des négociations pour ménager un probable effet d’annonce médiatique “en rupture totale” avec le projet de loi, une telle dynamique au niveau local semble aberrante, voire inquiétante. Il serait de bon aloi pour nos décideurs cégétistes locaux de réviser leurs classiques, voire l’histoire de leur mouvement. L’heure est peut-être à la remise en question.

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