En pleine crise du coronavirus, les luttes sociales pallient l’incurie de l’État

Dans le coin des Près d’Arènes à Montpellier, au pied d’un bâtiment désaffecté et recouvert de tags, l’ancien “Saxo”, plusieurs personnes attendent patiemment que les deux bénévoles scrutent attentivement leurs listes pour y trouver leurs noms. Comme des centaines cette dernière semaine, elles sont venues récupérer gratuitement des cabas contenant des denrées alimentaires et hygiéniques pour quinze jours.

Une plateforme d’urgence pour la distribution alimentaire

Sans-abris, demandeurs d’asile, habitants de bidonvilles ou simplement précaires, bénéficient depuis mercredi 8 avril des efforts coordonnés de plusieurs associations et collectifs (Médecins du Monde, la LDH, la Cimade, le Secours Catholique, le Secours Populaire, La petite cordée, AREA, 2 choses Lune, et Luttopia), qui ont mis en place une plateforme logistique d’urgence pour centraliser la distribution alimentaire auprès des plus démunis, frappés de plein fouet par la crise du nouveau coronavirus.

Thibaut, bénévole au Secours Populaire, tout en nous expliquant l’organisation, nous fait faire un petit tour du lieu. Chaque jour, plus de mille colis alimentaires en sec, issus de la surproduction de la grande distribution (la Loi Royal impose à celle-ci de reverser aux associations ses surplus en échange d’une défiscalisation) et du Fonds européen d’aide aux démunis, sont préparés par des bénévoles.


En tout, ces colis doivent bénéficier à plus de 5000 personnes, dont 1600 inscrites au Secours Populaire, 2000 issues des bidonvilles et squats de Montpellier, et 1400 pour des personnes en marge, en lien avec des travailleurs sociaux, des associations ou institutions telles que les CCAS (Centres communaux d’action sociale).

Un médecin bénévole du Secours Populaire est sur place pour apporter son assistance. Dans l’organisation, chaque association ou collectif a pu apporter son expertise : le Secours Populaire ou le Secours Catholique sur la logistique, la Ligue des droits de l’Homme et la Cimade sur des questions juridiques ou liées aux droits des étrangers, d’autres sur des aspects plus sociaux.

L’organisation repose sur plusieurs équipes dédiées à des tâches différentes : enregistrement ou accueil des bénéficiaires, gestion du stock, hygiène du lieu, et même un drive où l’on peut venir chercher ses colis en voiture ou camion. Les militants mettent beaucoup de rigueur à tenir une hygiène irréprochable sur le lieu, les points de contact et les différentes salles sont sans cesse nettoyés tout au long de la journée. On doit également se laver les mains longuement chaque fois qu’on change d’endroit et porter un masque.

Pour bénéficier d’un colis, il faut préalablement s’être inscrit sur les listes (pour des questions évidentes de rationnement). Plusieurs types de colis sont distribués. Le colis adulte pour deux semaines est formé de deux sacs cabas, contenant papier hygiénique, boîtes de conserves, pâtes, riz, un fromage, de l’huile, du lait, des sardines, de la ratatouille, du couscous ou encore du café. Le colis enfant est très similaire mais contient en plus des compotes et du lait supplémentaire. Un colis adulte représente pour 50€ de courses.

En sus, un colis hygiène est proposé, contenant du dentifrice, du gel hydroalcoolique issu d’un don institutionnel et que les bénévoles ont du eux-mêmes reconditionner, et du savon. En outre, deux chéquiers de tickets service d’un montant de 35€ chacun sont donnés à ceux qui ont des enfants en bas-âge pour pouvoir se fournir couches et autres produits d’hygiène ou alimentaires.

La première distribution de la plateforme a pris fin ce mercredi 15 avril. Une prochaine suivra à la fin du mois d’avril, pour une durée d’une semaine à nouveau.

Face à la crise, les militants pallient les carences de l’État

A Montpellier, près de 2000 personnes sont SDF, 2000 vivent dans des squats ou des bidonvilles, et un nombre difficile à quantifier souffre de mal-logement ou de précarité. Les trente antennes du Secours Populaire dans l’Hérault viennent en aide à 23 000 personnes démunies. Face au coronavirus, tous ceux qui bénéficiaient de la solidarité institutionnelle ou associative se sont retrouvés isolés et mis en danger, leur précarité accrue par le confinement.

Dans le cas des bidonvilles, on constate d’énormes carences sanitaires auxquelles les institutions sont incapables de pallier depuis longtemps, aussi certains lieux concentrent deux à trois cent personnes pour un seul point d’eau et dans une grande promiscuité due à la précarité des habitats. En cas d’épidémie, les bidonvilles représentent donc de potentiels foyers explosifs de propagation du virus.

Face à cette situation catastrophique, ce sont les militants du mal-logement et de la précarité qui ont réagi le plus efficacement, au contraire d’institutions complètement larguées et en retard sur la situation. Si le préfet de l’Hérault, Jacques Witkowski, avait annoncé en février par voie de presse l’expulsion à venir des sept plus grands squats de Montpellier, la trêve hivernale a toutefois été prolongée. La Préfecture a fait réquisitionner plusieurs bâtiments vides dont des gymnases ou des internats de lycée pour réduire largement le nombre de personnes sans logement et confiner celles déjà atteintes par le Covid19.

Ainsi, on peut considérer qu’à l’heure actuelle, 200 sans-abris, “les irréductibles” sont encore dans la rue, souvent car ils ne souhaitent pas, par défiance, bénéficier de l’aide institutionnelle ou associative. Mais ces réquisitions demeurent insuffisantes pour subvenir à la précarité qui s’aggrave, et inappropriées dans le cas des gymnases qui vont confiner ensemble entre 50 et 100 personnes dont la cohabitation peut s’avérer difficile tout comme le respect des normes sanitaires. Les institutions ont donc fini par voir d’un bon oeil les initiatives des militants qui viennent combler les carences de l’État.

Ainsi, la mairie s’est portée en soutien, et la DDCS (Direction départementale de la cohésion sociale) a oralement promis des fonds pour accompagner leurs actions, et s’est engagée à une certaine bienveillance sur la question des sans-papiers. Cependant, l’institution départementale s’est récemment mise en off, brisant la continuité du service public et rendant la tâche plus compliquée aux bénévoles. Globalement, ceux-ci, en s’appuyant sur leurs propres compétences logistiques, jouent dans les faits le rôle que devraient porter les institutions, tout en alertant celles-ci sur le fait que la situation risque d’être difficilement tenable.

Les administrations fonctionnent à vide et ne jouent pas leur rôle, elles tournent en vase clos.

Selon certains militants, les collectivités sont en fait piégées par la réaction tardive et incompétente du gouvernement, dont les conflits d’intérêts patents et le déni de responsabilité semblent avoir largement entravé la gestion de cette crise. En effet, c’est normalement le maire qui est responsable en cas d’épidémie, cependant l’état d’urgence sanitaire transfère ses pouvoirs au Préfet, représentant de l’État dont on sait les limites de la réponse à l’épidémie.

Si des fonctionnaires locaux s’activent volontiers sur la question, ils ne peuvent le faire que dans les limites qui leur sont imposées. Les carences dont ils font les frais sont structurelles et ne sont pas inhérentes à la crise du coronavirus. Elles sont cependant aussi locales. A Toulouse, le Préfet a pris l’initiative du contrôle des livraisons alimentaires, notamment aux squats et bidonvilles.

Si le soutien passif de certaines institutions est bienvenu, ces initiatives à Montpellier souffrent toutefois de certaines difficultés ou manques, notamment en bénévoles, retraités ou de santé fragile, qui craignent une contamination. Quarante personnes sont en effet nécessaires quotidiennement pour tenir la plateforme logistique. Cependant, les militants se félicitent de certains bienfaits dans la situation, et notamment la mise en relation de secteurs de luttes qui n’agissaient pas jusqu’alors ensemble, ou la mise en commun de leurs compétences nombreuses et diverses.

La situation préoccupante des foyers et du logement précaire

Si les initiatives militantes agissent efficacement sur certains pans de la précarité, la situation dans les foyers institutionnels n’est guère enthousiasmante. Joint par nos soins, un militant de l’association Droit au Logement, nous décrit la situation. Pour exemple, dans un foyer ADOMA montpelliérain, qui accueille des retraités, des Chibanis (travailleurs algériens venus en France après la décolonisation), des immigrés ou d’anciens SDF, le respect du confinement et des règles d’hygiène semble illusoire, rendant la situation des personnes les plus fragiles ou immunodéprimées dangereuse.

Les 285 personnes accueillies dans ce foyer bénéficient d’une chambre de seulement 7m² pour un peu plus de 300€ de loyer par mois. Il est donc difficile pour les résidents, qui ont pris l’habitude de passer beaucoup de moments collectivement, de se tenir à un confinement si restreint. Cet établissement fait depuis longtemps l’objet d’alertes quant à ses conditions de salubrité, mais ses gestionnaires refusent sa rénovation au prétexte de la construction à venir d’un nouveau foyer, situé plus loin du centre-ville, à Euromédecine, isolant donc toujours plus ses pensionnaires. Ceux-ci n’ont d’ailleurs toujours par été mis au courant officiellement de ce déménagement à venir.

La semaine dernière, une réunion en interne s’est tenue pour organiser une désinfection du lieu. Depuis, plus de nouvelles… De plus, les normes d’hygiène n’ont pas été mises à jour avec la crise du coronavirus, alors que les résidents réclament une désinfection quotidienne des lieux.

Pour répondre à la crise du coronavirus et aux aboutissants qu’elle induit pour les mal logés, Droit au Logement a lancé deux campagnes médiatiques récemment. La première, intitulée “Pierre à Feu”, vise à dénoncer les pressions des bailleurs sur leurs locataires dans cette période difficile économiquement. De manière générale, DAL souhaite dénoncer toute oppression visant les personnes en situation de précarité.

A Montpellier, quatre cas de verbalisations de SDF en centre-ville, par la police municipale, sont en effet remontés aux oreilles des militants. A Béziers, suite à la mort d’un homme touché par la précarité, après son interpellation par la police municipale pour non respect du couvre-feu, un collectif va se monter pour lutter contre les violences policières, alors que le maire d’extrême-droite Robert Ménard use sans cesse d’une rhétorique répressive.

La deuxième campagne vise à demander un “gel des loyers”, face aux problèmes liés aux APL et prestations sociales, notamment pour les plus précaires des locataires, qui passent par des associations subventionnées ayant du fermer le rideau à cause du confinement, et se retrouvent donc délaissés alors que les bailleurs sociaux prélèvent directement les loyers sur leurs comptes bancaires.

Les militants de DAL s’indignent face à l’hécatombe sociale qui se profile, et demandent à ce que le Fonds Solidarité Logement, devenu un crédit, redevienne une véritable aide sociale pour les locataires du privé, arguant que la Caisse des dépôts et consignations doit pallier à l’absence de paiement des loyers.

Les militants de DAL sont également très engagés sur les maraudes, seul moyen de maintenir un véritable contact avec ceux qui bénéficient habituellement de leur action. Après une première augmentation de la fréquentation concernant principalement des sans domiciles fixes ou des demandeurs d’asile, une seconde vague s’est produite, concernant cette fois des personnes qui sont en emplois informels ou précaires, des mi-temps ou des intérimaires qui se retrouvent sur le carreau. Des profils que l’on n’a pas forcément l’habitude de voir en si grand nombre sur les maraudes en temps normal. L’Association Humanitaire de Montpellier, qui continue d’organiser ses maraudes quotidiennement, a récemment lancé un appel aux dons pour suppléer à son action, tout comme l’association caritative NIYA qui vient aussi au soutien des plus démunis.

Les squats au secours des institutions

Les militants des milieux squats ne sont pas en reste face à la crise. Lors de l’annonce du Préfet Witkowski de l’expulsion générale pour la fin de la trêve, ceux-ci s’étaient déjà mobilisés pour organiser le relogement massif des nombreux migrants, sans domiciles fixes ou demandeurs d’asile qu’ils accueillaient, et de nouveaux squats avaient été ouverts.

Depuis le confinement, de nombreux lieux ont à nouveau été réquisitionnés par les militants et ont permis l’accueil de nouvelles personnes en situation de précarité, alors que les CCAS sont confinés et ne font plus de nouveaux accueils. Ainsi un bâtiment contenant 80 chambres avec salles de bain a été réquisitionné à destination de personnes à la rue, pour six mois peut-être renouvelables, le propriétaire étant partie prenante à l’action. La situation liée au coronavirus a donc été prise très au sérieux par les collectifs squats.

C’est le cas par exemple à l’Utopia, squat situé dans les anciennes archives départementales dans le quartier des Beaux-Arts, et qui se maintient depuis trois ans et demi maintenant malgré les menaces régulières d’expulsion et les coupures d’électricité. Le lieu est maintenu fermé depuis cinq jours avant le confinement et ne reçoit plus de nouveaux résidents, ni n’organise d’assemblées générales. 280 habitants étaient présents auparavant, leur nombre est tombé à 200 suite au retour dans le droit commun de dizaines d’entre eux (dossiers DALO, recours administratifs, etc), préparé en amont pour anticiper la possible expulsion d’avril.

Il y a une prise de conscience, que des choses sont essentielles. Des gens risquent de mourir de faim, et non pas du Covid. C’est un élan encourageant face à la crise.

Selon l’une des fondatrices du lieu, la situation est aujourd’hui tout à fait vivable. Une personne seulement a été malade du Covid, et maintenue confinée dans sa chambre. “Depuis une semaine, il pète la forme !” Le cadre de vie sur les lieux pour un confinement est en fait particulièrement enviable : bâtiment immense, très grand jardin, eau et électricité, nourriture, hygiène… Les enfants jouent allègrement dans le jardin, le chat se prélasse au soleil. La configuration des lieux a été réaménagée afin de permettre la redistribution de la nourriture ou des produits d’hygiène.

Beaucoup de prévention a été faite en toutes langues notamment sur les normes d’hygiène, et les habitants se sont emparés des tâches ménagères et mettent un point d’honneur à tenir le bâtiment propre et à respecter les règles. L’Utopia, comme les autres squats, bénéficie de livraisons de la plateforme logistique, mais s’appuie aussi sur ses propres réseaux d’approvisionnement, ce qui lui assure une pérennité alimentaire qui tourne presque au surplus. Il redistribue de plus au nom de la plateforme de la nourriture pour d’autres squats comme le CSA Bonnard et le CASA.

Le collectif Luttopia joue le rôle d’une étape intermédiaire pour les migrants et demandeurs d’asile notamment, face à la lourdeur administrative de l’État français, en permettant une prise en charge plus qu’acceptable de ceux-ci et en les accompagnant dans leur insertion dans le droit commun. Sans ce type d’action, le nombre de nouveaux arrivants sur notre territoire qui se retrouveraient à la rue serait exponentiel et accroîtrait encore l’insécurité qui a fait les gros titres de la campagne des municipales, la misère générant la délinquance de la rue.

De plus, ce type de prise en charge hors des sentiers institutionnels est bénévole et ne coûte donc pas un sou à l’État, contrairement à la prise en charge institutionnelle, très coûteuse et bureaucratique. Constatant la réussite de ces actions, il semble que la préfecture ait lâché du lest sur ses velléités d’expulsions et permette aux squats de passer l’année tranquille, d’autant plus qu’on ne sait sur quels degrés le déconfinement va se dérouler.

Le travail finit par payer, cela fait six ans qu’on lutte sur une même ville, nous sommes ouverts au dialogue. Il faudra faire un bilan de fin de crise, la société montre ses limites.

A l’Utopia, alors que la Mule commençait les entretiens préalables à ce reportage, trois femmes hébergées étaient enceintes. Lorsqu’elle est venue prendre des photographies du lieu, l’une d’entre elles avait donné naissance à son enfant à l’hôpital quelques jours plus tôt. Un heureux événement, en plein coeur de la crise. C’est le troisième bébé issu du lieu.

 

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