Association Taramada : rendre justice aux Gilets jaunes blessés

Au mois de janvier est née à Montpellier l’association Taramada, fondée par Marie-France et Kaïna, gilets jaunes très impliquées chacune à leur façon dans le mouvement. L’idée a germé depuis un certain moment dans l’esprit des deux femmes. Elle remonte originellement à un choc qui les unit, une certaine journée du samedi 29 décembre 2018. Au cours de la manifestation, Kaïna reçoit un tir de LBD-40 en plein front et fait partie des quatre gilets jaunes touchés à la tête ce jour là. Se produit aussi l’interpellation du fils de Marie-France.

Transformer sa colère en engagement

Le procès de celui-ci est reporté au mois d’avril. Marie-France se met à fréquenter les bancs du tribunal dès le mois de janvier, et assiste médusée, au semblant de justice qui y est rendu dans le cadre des Gilets jaunes. De manière expéditive, les manifestants sont condamnés comme de vulgaires malfrats, parfois sur des bases chancelantes. Certains magistrats ou procureurs s’adressent à eux comme s’ils étaient la lie de la société, occultent le caractère politique des manifestations gilets jaunes. En avril, alors qu’elle doit témoigner pour défendre son fils, elle se retrouve quasiment abasourdie par la pièce de théâtre social qui se déroule sous ses yeux. Une expérience traumatisante pour Marie-France, qui reviendra dès lors chaque semaine au tribunal, inlassablement, pour consigner scrupuleusement l’exercice de cette justice irrévocable qui vient s’abattre sur le mouvement.

On se détruit par la colère, il faut en faire quelque chose de concret.

Sa présence et cette abnégation donneront suite à son engagement auprès de la Ligue des droits de l’Homme, qui a pu fournir un rapport extrêmement documenté sur la répression judiciaire des Gilets jaunes à Montpellier. De son côté, Kaïna s’est énormément engagée dans le Collectif des mutilés pour l’exemple, rassemblant des personnes blessées suite à des opérations de maintien de l’ordre, et qui a tenu sa dernière marche dans l’Écusson. Elle a aussi donné beaucoup de son temps pour retrouver et prévenir, en passant notamment par les réseaux sociaux, les familles des personnes gardées à vue lors des manifestations. Un travail titanesque est en fait mené chaque week-end par un petit groupe de cinq personnes dont font partie Kaïna et Marie-France, pour évaluer le nombre de blessés et d’interpellés, les identifier, contacter les familles, et parfois leur porter assistance.

Taramada est donc née de ces destins croisés, de ces engagements à l’épreuve du terrain, et tire les fondements de son action dans les expériences accumulées par les deux femmes depuis ce fameux mois de décembre 2018 qui a bouleversé leurs vies. Le mouvement des gilets jaunes a vu des centaines et des centaines de personnes blessées au fil des samedis, sans que justice ne leur soit jamais rendue. L’action première de Taramada est de s’occuper de la défense des intérêts des citoyen.ne.s blessé.e.s, aujourd’hui dans le cadre des Gilets jaunes, mais avec des statuts suffisamment ouverts pour qu’avec son développement elle puisse plus tard se consacrer aussi aux femmes subissant des violences ou aux violences policières dans les cités.

Le but est de permettre de constituer des dossiers pour attaquer l’État au pénal comme à l’administratif, afin d’obtenir de la justice une condamnation ou des compensations pour les préjudices subis. “Quand tu blesses quelqu’un, tu ne fais pas que le blesser” nous glisse Marie-France. En effet, impacts sur la vie professionnelle et sociale, traumatismes et séquelles psychologiques ou physiques, voire invalidités, une blessure violente subie dans le cadre d’une manifestation a de lourdes conséquences sur de nombreux pans de l’existence.

Rendre justice aux blessés et documenter l’Histoire

L’association accompagne ces blessés, certains grièvement comme Dylan, éborgné en avril 2019, ou Pierre, touché par un tir tendu de grenade lacrymogène en pleine tête en décembre 2019. Elle leur permet de constituer un dossier qui sera par la suite pris en charge par l’un des cinq avocats avec qui elle travaille. Elle monte des cagnottes pour financer les frais de justice ou de soin, et organisera à terme des événements de soutien avec l’appui de la cantine populaire La Lutte frugale. Cette solidarité et cette entraide sont importantes aux blessés pour reprendre confiance et se reconstruire. C’est aussi une façon d’être reconnu par la société dans le traumatisme subi. Vingt deux dossiers sont déjà à monter, dont douze sont en cours de réalisation.

La deuxième action de Taramada vise à recenser les blessés sans séquelles au cours des manifestations héraultaises. L’idée n’est cette fois pas tant d’accompagner individuellement ces personnes dans des recours judiciaires, et elles n’ont pas nécessairement besoin d’un soutien psychologique suite à leurs blessures. Toutefois, il s’agirait plutôt d’en faire un recensement le plus exhaustif possible, parce qu’il nous faut “documenter l’Histoire” selon Marie-France, mais aussi pour mettre en place un mouvement commun autour de ces expériences, et pourquoi pas aller en actions collectives en justice.

Troisième enjeu auquel se consacre l’association, répertorier les cas de gardes à vue abusives, qui concernent des centaines de personnes à Montpellier selon Marie-France, qui s’appuie sur le ratio qu’elle peut établir entre nombres d’interpellation et de passages devant le tribunal. Là encore, l’idée est avant tout de poser des chiffres scrupuleux sur les événements, et de mettre en avant les conditions de déroulement de ces gardes à vue injustifiées, dont certaines ont aussi entraîné des blessures.

Taramada est un exemple de ces multiples initiatives qui sont nées et ont entouré le mouvement des Gilets jaunes, et espère inspirer le même type de démarches partout ailleurs sur le territoire, là où les violences et les abus de la police sont constatés. Elle s’inscrit dans une démarche humaniste d’honnêteté et de probité là où l’État a clairement occulté la réalité des violences policières et instrumentalisé au maximum la justice pour réprimer le mouvement fluo. Le confinement n’a pas arrêté ce travail inlassable de recensement, de mise en relation et d’accompagnement. Et on peut être certain de retrouver Marie-France sur les bancs du tribunal dès le lundi 11 mai, si la justice reprend son cours.

Il est possible de joindre l’association par email (taramada@protonmail.com) pour témoigner ou bénéficier de son action. Vous pouvez la suivre sur sa page Facebook également.

Crédits photo : Ricardo Parreira

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