Adama vs Axelle : la “France aux Français” libère sa parole xénophobe sur les réseaux sociaux

A la suite du drame de la mort de George Floyd à Minneapolis aux États-Unis, les projecteurs médiatiques se sont unanimement braqués sur la question du racisme dans la police. En France, pays qui connaît une forme d’apartheid social et racial à travers la question de ses banlieues, ces événements ont rebondi sur le mouvement Justice pour Traoré, et provoqué un appel d’air pour le mouvement anti-raciste et anti-violences policières. Mais comme souvent, deux camps binairement opposés se dessinent, entre dénonciation du caractère systémique que peut prendre le racisme dans nos sociétés, et soutien inconditionnel aux forces de l’ordre qui oeuvrent contre “la racaille“.

Les réseaux sociaux peuvent être un bon indicateur des influences médiatiques qui s’y abattent sans cesse, et notamment car, à travers le sentiment d’impunité et de liberté d’expression totale qu’ils génèrent, les paroles se libèrent, pour le bien comme pour le pire. Suite à l’explosion médiatique du mouvement mené par Assa Traoré, les réseaux sociaux ont vu l’émergence d’un certain racisme sous-jacent, qui ne s’assume pas ou de manière détournée prend les traits de la xénophobie, et vient illustrer par opposition la résurgence permanente de l’esprit “la France aux Français”.

Ce phénomène s’illustre par des exemples aux tonalités différentes mais qui reflètent le même fond, celui d’une identité blanche en perte de repères face à l’explosion dans l’espace public des luttes pour les minorités raciales, et qui vient s’engouffrer dans la réaction parfois la plus primaire et débridée. Florilège de la libération de la xénophobie en France. Attention, certains propos peuvent choquer.

Criminaliser les victimes de violences policières

Une constante que l’on remarque sur de nombreux commentaires laissés sur les pages Facebook de certains médias ou personnalités publiques et politiques, c’est la criminalisation des victimes de violences policières, à partir du moment où elles appartiennent à la catégorie des personnes dites “racisées” (un terme qui semble horripiler certain·es). Ainsi, l’exhumation du casier judiciaire d’Adama Traoré et de sa fratrie vient très couramment au secours des gendarmes responsables de son décès, et légitimer les violences policières commises contre les “délinquants”, y compris lorsqu’elles provoquent la mort.

Sur la page de la photographe Bsaz, qui soutient par son travail le mouvement Justice pour Adama, pullulent les commentaires xénophobes qui viennent faire un amalgame entre délinquance, origine et situation sociale des habitants des quartiers sensibles, parfois en prenant la liberté de biais incompréhensibles. Heureusement, sur cette page d’une artiste engagée, les contradicteurs ne manquent pas.

Au delà du traditionnel reproche d’assistanat et de criminalité systématisé sur les personnes de couleur issues des banlieues, on peut remarquer un amalgame étonnant entre l’affaire Traoré et celle de Philippe Monguillot, chauffeur de bus récemment tué après avoir refusé l’accès à son véhicule à un groupe de jeunes non masqués. Le terme “les Traoré” semble ici représenter toutes les personnes issues de l’immigration africaine ou maghrébine. Mais cet exemple nous permet de constater que l’amalgame entre des affaires de violences policières touchant des personnes racisées et des faits divers de violences voire d’homicides touchant des personnes blanches est en réalité quasi constant. Ci-dessous, toujours sur un cliché de la photographe Bsaz :

L’exemple exposé ci-dessous, nous montre sur la page Facebook du média Russia Today, les réactions d’abonné·es à la mort d’un ressortissant algérien lors de son interpellation en Belgique. Celles-ci divergent en partie des réactions à l’affaire Traoré par le fait qu’Abderrahmane Ridha Kadri n’avait pas la nationalité belge ni française. On est donc dans une logique : “rentrez chez vous et tout sera mieux pour tout le monde”. Cependant on ne manque pas non plus de criminaliser son parcours, ou de mettre en avant la prise de stupéfiants pour légitimer sa mort. Ainsi que de criminaliser l’ensemble des algériens en faisant référence à la mort d’Axelle Dorier, traînée sur 800m par un chauffard qui serait issu de l’immigration maghrébine.

Mohamed Gabsi, décédé durant le confinement à Béziers suite à son interpellation, aura eu lui aussi droit à cette déferlante de haine post-mortem, et notamment à travers l’espace commentaires du Midi Libre, véritable vivier d’expression libre pour “la France aux Français” :

Adama, Abderrahmane et Youssef vs Philippe, Mélanie et Axelle : le racisme du fait divers

Beaucoup de commentateur·rices des réseaux sociaux s’abritent derrière des faits divers touchant des victimes blanches pour justifier des propos ou pensées dont ils dénient le caractère raciste ou xénophobe, justifié par une systématisation de la délinquance “raciale” à leurs yeux qui viendraient s’opposer au “bon ou à la bonne français.e contribuables”. La délinquance “française” (entendez “blanche”) à les lire, n’existerait ainsi pas. Exemples récents avec le décès du chauffeur de bus Philippe Monguillot, sur la page Yahoo Actualités. et une affaire de viol en réunion s’étant produite à Toulouse.

La solution pour mieux dissuader les délinquants et criminels issus de l’immigration ? Le retour de la peine de mort !

 

Les faits divers impliquant des personnes issues de l’immigration ou des ressortissants étrangers servent donc de réceptacles et de catalyseurs de la haine raciste et xénophobe, de manière parfois très crue dans le sens que nous avons vu. Mais en criminalisant aussi parfois des victimes qui n’ont rien à voir avec le champ des violences policières, comme dans l’affaire du récent accident du 20 juillet 2020 sur l’A7, qui a emporté cinq enfants et où une défaillance du turbo de la voiture a été mise en cause. L’auteur du texte s’emploie de manière écoeurante à criminaliser la famille victime de l’accident tout en mettant une finalité raciste à son discours (“une famille de Vénissieux et une de Paris mais surtout d’origine algérienne“), et à comparer la médiatisation politique de ce fait divers tragique aux attentats du Bataclan, ou une nouvelle fois aux affaires Philippe Monguillot, Axelle Dorier, etc.

Ces personnes étoffent parfois leur sentiment de victimisation de la race blanche en mettant en cause la médiatisation de ces faits divers, qui serait bien plus faible que les affaires touchant les personnes de couleur à travers le racisme systémique. Elles y voient la remise en question de l’identité blanche par le fait que les luttes anti-racistes connaissent une exposition nouvelle dans l’espace public. Et abritent leurs sentiments derrière une systématisation de faits divers impliquant des personnes issues de l’immigration.

Commentaires sous une vidéo postée par l’épouse de Philippe Monguillot

 

Post d’une page Facebook, consacré à la mort d’Axelle Dorier

Ici, la médiatisation de ces faits commis par des personnes issues de l’immigration est remise en cause par les auteurs ou commentateurs, qui ne semblent pas comprendre la trajectoire typique de l’information des faits divers, en opposition à l’impact de luttes ou mouvements de fonds, menés sur un temps long. C’est en effet lorsque ces faits divers sont repris par des personnalités politiques ou médiatiques qu’ils finissent par venir se fondre dans le débat binaire auquel on assiste.

Le rôle des politicien·nes et personnalités publiques

Alors qu’on les entend peu s’exprimer sur les délinquants de race blanche ou sur les violences policières dans les quartiers, certain·es politicien·nes ou personnalités publiques catalysent le racisme et la xénophobie en surmédiatisant des faits divers impliquant des personnes de couleur ou issues de l’immigration, livrant ainsi en pâture aux commentateur·rices une information réduite à un effet de style. Un exemple parmi d’autres avec la page Facebook d’Éric Ciotti, qui comme bon nombre de ses pairs n’a pu s’empêcher de récupérer le drame Axelle Dorier.

Pas beaucoup de contradicteurs antiracistes sur la page d’Éric Ciotti, on ne s’en étonnera pas. Toutefois, on a là un échantillon des résultats qu’ont produit plusieurs décennies du verbiage xénophobe et excluant de la droite décomplexée en France, et de sa stigmatisation permanente des banlieues.

Certaines figures médiatiques plus populistes jouent aussi ce rôle de libération de la parole xénophobe, comme on peut le voir sur un échantillon de commentaires liés à une publication de Natacha Polony dans Marianne recensant les récents faits divers liés aux “racailles” sans proposer de contre-point de vue à propos de la thématique du racisme.

Il semblerait que le mouvement anti-raciste, mettant en exergue le privilège blanc, pousse ces personnes à qualifier systématiquement de racistes des actes violents commis par des personnes issues de l’immigration sur des personnes blanches, par opposition au racisme systémique dénoncé par les anti-racistes. Les blancs associeraient cette accusation de racisme systémique dans la police à leur propre identité blanche, et à ce qu’ils assimilent comme un déclin au profit des minorités raciales qui les mènerait vers la disparition de leurs identifications culturelles. On en voit de nombreuses expressions en Europe, telle que la théorie du Grand remplacement.

Les Gilets jaunes divisés par la question du racisme et de la xénophobie

Dès le début du mouvement des Gilets jaunes, des médias se sont faits écho d’un possible racisme au sein de cette mobilisation inédite. Les massmedia, qui sont pourtant les premiers à encourager le racisme sociétal par l’ultra-visibilisation de la délinquance des quartiers à travers l’info en continu ou des émissions consacrées aux interventions policières dans les banlieues, s’étaient saisi de la question du racisme chez les Gilets jaunes pour tenter de discréditer le mouvement aux yeux de la population.

Pour autant, dans sa forme urbaine, les Gilets jaunes ont très rapidement pris un positionnement global plutôt à gauche, mettant en lien les violences policières subies par le mouvement et celles pratiquées dans les cités depuis des décennies. Mais depuis l’affaire George Floyd et le rebondissement médiatique du mouvement Justice pour Adama, les réseaux sociaux, qui ne reflétaient plus tant ce clivage dans ce le mouvement fluo, apparaissent déchirés autour de la xénophobie et reflètent une facette du mouvement qui s’était tenue plutôt silencieuse jusque-là. Les groupes Facebook Gilets jaunes montrent une intensité dans le débat, entre tenants de la ligne antiraciste, solidaires des banlieues, et partisans de la “France aux Français”.

Ainsi, pour certain·es Gilets jaunes pourtant confronté·es aux violences policières, il y en aurait des plus légitimes que d’autres. Nombre de gilets fluo traversent en fait l’ensemble des thématiques que nous avons exposées par ci-devant, avec notamment le sentiment de déclin de l’identité blanche, française ou européenne, les différences de traitement médiatique, les comparaisons aux faits divers, assimilation de ceux à du racisme anti-blancs etc.. Avec cette fois, plus de contradiction, ce qui démontre bien que le mouvement est très diversifié et inclut cette binarité étrange entre xénophobes et antiracistes.

Heureusement certaines voix dans le mouvement, et notamment celles qui ont largement contribué à l’élargissement rapide de sa politisation, font souvent entendre des points de vue un peu plus réfléchis et universalistes, appelant chacune et chacun à la réflexion pour mieux saisir ce qu’il en est des ennemis communs de l’ensemble de la population…

Où en est-on réellement du racisme et de la xénophobie en France ?

Vaste question… Ce qui est à la fois étonnant et alarmant, de toute cette collection de captures d’écran (qui bien sûr ne reflète pas non plus la densité des arguments déployés pour l’antiracisme) prise dans le tout-venant des réseaux sociaux, c’est qu’aucune ne provient de groupes ouvertement FAF ou de la fachosphère. Aucune n’est relative à des publications de responsables politiques ou de militants d’extrême-droite médiatisés.

Ces captures d’écran, qui dans leur éventail se focalisent bien sûr sur l’expression de la xénophobie et du racisme, font aussi et surtout apparaître une large libération de ces paroles dans l’espace à la fois public et privé que représentent les réseaux sociaux. Pour autant, beaucoup de ces commentateur.rices font au bout d’un moment valoir le fait qu’il.elles ne sont pas racistes. Une posture sans doute encouragée par la dédiabolisation du discours d’extrême droite en France, à grand renfort de couverture médiatique par les massmedia, qui a fini par rendre permis dans l’espace public ce qui était autrefois interdit et assimilé au racisme idéologique : le racisme du lieu commun, la xénophobie.

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