La Mélangeuse : auto-gestion et liberté, l’utopie concrète

Le soleil perce d’un halo blanc les feuilles aux milles déclinaisons de vert des arbres qui dansent dans un vent léger. Chaque pas qui foule l’allée de copeaux de bois s’accompagne d’un craquement puis du son étouffé d’un lézard ou d’un oiseau qui fuit dans un fourré. La forêt s’étale sur les terrasses bordées de falaises rouillées auprès desquelles s’abîment, immobiles, les vestiges métalliques d’une époque depuis longtemps révolue.

Sur le plateau, écrasante, la chaleur ne parvient pas à décourager la vie, qui avec lenteur se décline dans les bruits de vaisselle, quelques notes de guitare, des voix aux allures joyeuses. La nuit, le sillage de la Voie lactée fend au milieu des arbres le ciel d’un noir profond à peine entamé par les innombrables étoiles.

La Mélangeuse existe depuis six ans sur les lieux d’une ancienne carrière à chaux, près de Villeneuve-d’Aveyron, au Nord-ouest du département. Sur près de 8 hectares de végétation spontanée, d’anciens bâtiments de pierre et de briques voués à la disparition, d’un temps où la petite industrie peuplait encore ces campagnes, et au milieu des bois, des cabanes, des caravanes. Les fondateurs et fondatrices de cet écolieu culturel, régi par l’association la Barrejaire, ont voulu un espace vaste, où l’intimité puisse côtoyer le collectif. Après les premières années où les chantiers de rénovation et de construction d’habitats légers se sont succédé, certain·es sont parti·es, d’autres sont resté·es.

Une utopie concrète

La Mélangeuse, c’est avant tout la réalisation concrète d’une utopie : un lieu entièrement auto-géré dans l’horizontalité et la créativité, un lieu d’entraide, d’éducation populaire, ouvert sur le monde environnant et au-delà, et visant à une autonomie grandissante. Les résident·es à l’année proposent ainsi des ateliers culturels (danse, théâtre, clown, bricolage, expositions, projections, résidences, festival) mais expérimentent aussi l’auto-organisation citoyenne, l’écologie concrète, ou des pratiques artisanales.

Le lieu est ainsi autonome en électricité grâce à quelques panneaux solaires, mais l’énergie y est très largement utilisée avec parcimonie. L’eau de pluie est récupérée par les toitures, et c’est la gifle caniculaire du soleil qui s’occupe de la réchauffer pour la toilette. Aux petits coins, des toilettes sèches. Le vélo s’impose comme le moyen de déplacement privilégié des résidents sur le terrain. Si le potager semble souffrir de la sécheresse estivale de certains de ces vallons aveyronnais éloignés des sources d’eau, comme souvent dans la région l’autosuffisance en mûres sauvages est largement assurée ! Et puis, de toute façon, c’est autrement qu’on s’organise ici, par le partage et la solidarité.


Lieu d’ouverture et de passage, la Mélangeuse est jalonnée de petits panneaux qui instruisent sur la manière dont on s’autogère lorsqu’on y séjourne : camion douche, toilettes sèches, vaisselle, cuisine, atelier, adhésion à l’association, participation aux frais. Tout y est expliqué, sans interdictions mais toujours par des suggestions qui permettent aux visiteurs de se mettre entièrement dans la peau des habitant·es régulier·es. Ce qui frappe en premier lieu, c’est l’exceptionnelle bienveillance de celles et ceux-ci, accueillant chaleureusement et avec patience les nouveaux visiteur·ses, parfois un peu bouleversé·es de leur quotidien par les principes de l’autogestion.


Le Labo, espace de création et de partage

L’été, les deux premières semaines du mois d’août accueillent le “Labo” de la Mélangeuse, période où chacun et chacune peut venir expérimenter et proposer ses propres ateliers, artistiques ou non, transmettre ses savoirs et en apprendre de nouveaux auprès des autres. L’occasion d’un formidable brassage de populations diverses et variées : artistes, chorégraphes, comédien·nes, musicien·nes, artisan·es, paysagistes, militant·es et activistes, ouvreur·ses de squats, gilets jaunes, thérapeutes, voisins et voisines, enfants et adolescents… ou simples curieux·ses ou oiseaux de passage. En quelques jours, on rencontre plusieurs dizaines de personnes.

Comme tout se passe en autogestion, chacun·e est libre soit de poser sa tente ou son camion dans l’un des nombreux espaces aménagés à cet effet (pour la modique somme de 2€ la nuitée) dans la zone d’intimité à l’ombre des chênes et des alisiers, soit d’occuper pour une somme légèrement plus élevée (5€) l’une des caravanes ou habitats légers mis à disposition. Le planning de la semaine se fait sur la libre proposition et participation de chacune et chacun, tout le monde peut mettre en place une ou plusieurs activités permettant de partager ses savoirs ou son expérience auprès des autres.


La diversité des ateliers proposés reflète celle des participant·es : méditation et relaxation, danses traditionnelles ou moderne, soins naturels, chants polyphoniques, travail du bois, light painting, balades sensorielles, arts du cirque, théâtre, jeux de rôles, écriture, éveil corporel, yoga, bricolage en bois de palettes, sculpture, etc. Ceux-ci se déroulent dans les nombreux espaces défrichés au coeur du bois ou au pied des falaises, poétiquement nommés : l’Envol de la buse, le Nid de la couleuvre, le Théâtre de verdure, etc.

L’auto-organisation au coeur du fonctionnement

Les repas collectifs de midi et du soir marquent deux temps forts de la journée. On en profite pour faire un point sur la gestion du lieu, les éventuelles envies de chacun·e, les ressentis par rapport à certaines choses. Ce ne sont pas toujours les mêmes qui cuisinent et pourtant l’équipe qui s’y colle, en auto-organisation, sans forcément la présence des résident·es du lieu, est toujours suffisante pour que chaque personne mange à sa faim. On finit par faire sa propre vaisselle et participer au nettoyage. S’organisent alors les départs à la rivière, près du barrage à 10 minutes de voiture, ou un peu plus loin, sur l’Aveyron, au niveau du magnifique et ancien Pont du Cayla.

Les grands principes de la CNV (Communication non-violente) sont appliqués et propagés par les résident·es afin de permettre à l’espace de rester sécurisé pour tous.tes. La participation financière se fait de manière libre et consciente, et il n’est guère étonnant, vu l’enthousiasme général des participant·es, de constater que celle-ci est constante et à la hauteur des frais engagés. Au final, les lieux fonctionnent comme une petite famille où tout se passerait bien, autour d’un équilibre à la fois naturel et réfléchi, conscient.

La vie collective s’organise autour du préau, espace central où les discussions se font et se défont au gré des passages tout au long de la journée. “Et donc ce mouvement des Gilets jaunes, tu y vois une suite toi, ou non ?” “A ton avis, comment renouveler le militantisme face à une répression qui nous décime et des politiques qui nous divisent ?” “Comment deux mûres poussées sur la même branche peuvent-elles avoir des goûts si différents ?

Un projet à présent en danger

Si les six premières années d’existence de la Mélangeuse se sont déroulées sans accro, les dernières élections municipales sont venues battre en brèche cette relative tranquillité. Une commission de sécurité mandatée par la sous-préfecture a mis le doigt sur des problèmes de normes concernant certains des bâtiments du terrain. Aussi, des travaux d’envergure sont à envisager pour maintenir les activités qui s’y tenaient à l’année, et ces lieux sont donc aujourd’hui fermés au public.



Problème : ils abritaient l’essentiel des activités permettant à l’association la Barréjaire de fonctionner. Le collectif se retrouve donc face à l’impasse d’une cessation de celles-ci, principales pourvoyeuses de l’argent nécessaire à la mise aux normes des lieux. L’association doit ainsi réorienter ses activités sur les espaces en plein air, et trouver de nouveaux moyens de financer les travaux nécessaires. C’est en ce sens que les donations peuvent se montrer extrêmement importantes afin de sauvegarder ce lieu exceptionnel ouvert à tous et à toutes. La participation aux chantiers qui vont se dérouler dans les temps à venir peut également représenter un soutien crucial pour le collectif.

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