De Vintimille à Menton, le manège des frontières

L’ObsMigAM (Observatoire des Migrations dans les Alples-Maritimes) a fait paraître aux éditions Le Passager Clandestin, un ouvrage qui vient synthétiser les travaux et approches de nombreux institutions, chercheur·ses, militant·es ou associations, à propos de l’évolution des migrations par la zone frontalière séparant la France et l’Italie. A travers de très nombreux exemples concrets, des statistiques, et le regard des acteurs et actrices de terrain, l’observatoire dresse le portrait d’une frontière qui évolue entre spectacularisation de sa militarisation et de l’action humanitaire, et virtualisation et extension de ses marqueurs géographiques.

D’un côté et de l’autre de la frontière, Menton et Vintimille ne sont séparées que d’une dizaine de kilomètres. C’est entre ces deux villes que se déroule le flux principal d’un incessant va et vient, entre franchissements clandestins de la frontière par des migrant.es et leurs “refoulements” par les forces de police. Perdu·es dans le labyrinthe administratif de la demande d’asile, nombreux sont celles et ceux qui une fois passé·es en France de manière plus ou moins pérenne versent dans une existence difficile, entre travail illégal et informel, risque permanent d’expulsions et solidarités actives de certain·es occupant·es du territoire.

Des parcours dangereux, un refoulement systématique

Après avoir au travers d’un périple périlleux, fui l’instabilité politique, sociale ou économique de leurs pays d’origine pour pénétrer dans l’Union Européenne par l’Italie, l’une des grandes techniques pour ces migrant·es, parfois soutenue par des aides militant·es, consiste à se faire passer pour des touristes (guide en français, tenue décontractée, lunettes de soleil) et intégrer ainsi les “flux désirables” de cette zone de passage incontournable pour le travail, la consommation et le tourisme transfrontaliers.

Tentant d’éviter les contrôles qui se multiplient exponentiellement depuis le début de la crise migratoire et aboutissent au refoulement à la frontière, côté italien, certain·es d’entre eux prennent des risques toujours plus accrus pour éviter la surveillance policière, en passant notamment par des sentiers escarpés du Sud des Alpes, aboutissant sur la vallée de la Roya, ou parfois plus au Nord, jusqu’au col de Montgenèvre… Entre 2016 et 2018, vingt migrant·es ont trouvé la mort en franchissant la frontière.

Malgré l’afflux continu, en 2019 seule une demande d’asile sur cinq a abouti, avec des variations très fortes selon les pays d’origine, suivant les prescriptions émises par les ministres successifs à l’Intérieur : 60% des demandeurs d’asile soudanais ou afghans l’obtiennent, contre 10% seulement pour les guinéens.

J’attends. Attendre c’est comme une torture. C’est difficile de s’habituer. Je me dis qu’il faut partir ailleurs… Partir où? J’en ai marre de partir, j’en ai marre d’attendre. J’ai pensé aussi à me suicider. Mais le bon Dieu n’accepte pas ça. En plus je ne veux pas mourir. Je ne sais pas comment chercher une autre vie.

Fatou, Gambie.

Les parcours migratoires catalysent violemment les risques subis par les femmes. Après les viols ou violences sexuelles parfois subies pendant la migration, nombre d’entre elles intègrent le tissu économique informel français ou italien en versant dans des réseaux parfois transnationaux de prostitution ou de travail illégal tel que ménages ou aide à la personne, “à l’ombre de la Loi et du droit“.

La situation des “dublinés”, du nom des accords européens régissant le parcours des migrant·es au sein de l’Union, rend leur situation extrêmement précaire. En effet, ces accords stipulent que c’est le premier pays d’accueil qui se voit responsable de la régularisation ou non des demandeurs d’asile, et devient donc la destination de reconduite à la frontière en cas d’interpellation dans un pays tiers. Ainsi, des personnes ayant pu, après un parcours chaotique, s’intégrer dans des pays du Nord, demeurent sous la menace permanente d’un retour à la case départ parfois après des années de présence.

Déterritorialisation, militarisation et frontiérisation

Depuis 2010 avec les Printemps arabes, puis 2013 qui a marqué le début d’un fort accroissement du flux migratoire, les mesures de renforcement de la frontière se sont multipliées. Elles reposent à la fois sur une militarisation et un renforcement physique du territoire frontalier (barbelés, murs, miradors) qui aboutit peu à peu à un borderscape (paysage de frontière), et sur une “déterritorialisation” de la frontière, “pixellisée, portative, présente potentiellement partout” par les actions menées toujours plus loin dans le territoire par les forces de l’ordre. Ainsi, dès 2015, tous les trains sans exception en provenance de Vintimille sont contrôlés et fouillés en gare de Menton-Garavan, exaspérant parfois les habitant·es de la région.

On a rencontré comme ça des gens qui étaient reconduits quinze ou vingt fois à la frontière. Plusieurs centaines de militaires de plusieurs corps de l’armée, avec les Famas, avec les lunettes de vision nocturne, des détecteurs de mouvement… collaboration avec divers organismes, brigades ferroviaires qui sont armées dans le train, des gendarmes, des brigades qui restent là pendant un mois et qui tournent… Une véritable invasion des forces de l’ordre, drones, hélicoptères. C’est totalement inefficace parce que les gens, ils finissent par passer quand même, ils prennent juste un chemin plus dangereux.

Un habitant de la région

En 2016, la militarisation de la vallée de la Roya aboutit à la multiplication des contrôles sur les axes routiers mais aussi des paysages naturels alpins, repoussant vers l’intérieur des terres le territoire effectif de la frontière. C’est une véritable traque aux migrant·es qui se met en place et aboutit à un processus de “frontiérisation” qui entraîne de nombreuses violations des droits des migrant·es. Violences policières, reconduites illégales, impossibilité d’obtenir l’asile, vices de procédures, non reconnaissance du statut de mineur et donc violation de l’intérêt supérieur de l’enfant, etc.

11 août 2019 : un homme se sentant mal au point de vomir dans l’Algeco où il était détenu explique avoir reçu deux coups de poing au visage de la part des policiers à qui il avait demandé de l’aide.

18 août 2019 : sept personnes qui voyagent ensemble disent avoir essayé de faire valoir leur droit à la demande d’asile. La police aurait refusé et frappé le plus âgé d’un coup de poing sur la tempe.

11 septembre 2019 : des volontaires de Kesha Niya assistent au refoulement de deux hommes qui paraissent blessés. Ces deux hommes leur ont ensuite raconté très précisément les comportements brutaux, les insultes et les coups des policiers français, alors qu’ils protestaient contre leur enfermement dans les fameux containers.

Le nombre de refoulements à la frontière – ou “non-admissions” selon le terme juridique – a parfois été multiplié par près de 50 en cinq ans. Ainsi, en 2015, 1200 refoulements étaient appliqués sur la zone frontalière Menton-Vintimille. En 2016, on en comptait 32 285, puis 48 362 en 2017 et 23695 en 2018, soit entre 30 et 60 par jour en moyenne.

Il y a une consigne : pas d’hébergement, pas d’aide sociale, pas d’écoute non plus.

Activistes et militant·es assument les devoirs de l’État

Face au marteau étatique, les actes de soutien, de solidarité, menés par de simples locaux ou des activistes. L’ObsMigAm compare ce réseau informel, constitué d’ONG, d’associations, de particuliers, de militant·es, au “chemin de fer souterrain”, constellation de maisons amies permettant au 19ème siècle aux esclaves noir·es de fuir la traite humaine des états sudistes pour se rendre dans des états abolitionnistes ou jusqu’au Canada.

L’une des figures médiatiques de ce réseau est Cédric Herrou. L’agriculteur, poursuivi pour ce qu’il dénonce comme un “délit de solidarité”, pour avoir hébergé et aidé des migrant·es à passer la frontière et s’établir en France, a finalement été relaxé au mois de mai 2020. Ce jugement pourrait faire jurisprudence et exonérer de poursuites tous celles et ceux qui comme lui, ont agi dans l’ombre et en dehors de toute structure pour aider des demandeurs d’asile. Toutefois, le parquet général de Lyon a récemment annoncé se pourvoir en cassation contre la relaxe de Cédric Herrou.

Mais l’ouvrage souligne la diversité qui anime ce réseau de soutien : un festival “Passeurs d’humanité”, des collectifs comme “Les saltimbanques sans frontières” ou des associations, qui viennent apporter leur soutien en terme de contentieux juridiques, avec l’appui du réseau militant niçois qui officie auprès de la Préfecture, du Pada (Premier accueil pour les demandeurs d’asile) et du tribunal.

La médiatisation du territoire frontalier se fait ainsi parallèlement à travers les démarches activistes, qui ont donné lieu à une vingtaine d’inculpations de soutiens. La justice française s’appuie sur l’article 12 du texte unique sur l’immigration émis par l’Union européenne, qui permet de considérer comme passeurs des soutiens aux migrant·es dans le cas où une contre-partie serait décelée, une notion qui demeure à l’appréciation des magistrats.

Ce sont ainsi les associations qui mènent le travail social qu’est sensé assurer l’État. Ce dernier semble plus enclin à investir ses ressources dans le contrôle biométrique, le traçage et le profilage des migrant·es, ou la mise en place de hotspots loin de tous regards et notamment de ceux des touristes, où les personnes vont attendre pendant des mois, voire des années. Toutes actions qui amplifient le maintien dans la clandestinité, qui permet au final aux migrant·es d’accéder rapidement à un emploi illégal, participant à un phénomène de “délocalisation sur place”. L’ObsMigAm dénonce ainsi une “complicité fonctionnelle entre l’État et les employeurs locaux“.

“Le manège des frontières” – éditions le Passager clandestin

Depuis 2017, l’ObsMigAM tente de répertorier et faire dialoguer recherches et savoirs académiques, professionnels et militants. “Le manège des frontières“, paru le 2 juillet 2020, propose une synthèse pragmatique et réaliste de multiples points de vue sur l’évolution de la frontière franco-italienne, entre histoire, géographie, analyses sociologiques et politiques, expériences militantes ou simples témoignages – parfois très poignants – de migrant·es et d’habitants.

 

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