Les Mutilés pour l’exemple marchent contre la répression d’État à Amiens

Environ deux cent personnes ont accompagné dimanche 18 octobre le collectif des Mutilés pour l’exemple lors d’une marche revendicative qui s’est déroulée à Amiens, rejoint par les collectifs luttant pour rendre justice à Babacar Gueye, à Ibrahima Bah et à Lamine Dieng. La Mule était présente.

Le collectif des Mutilés pour l’exemple, qui regroupe des victimes de violences policières et notamment issues du mouvement des Gilets jaunes, a manifesté dans une atmosphère dynamique son rejet de la répression d’État, revendiqué la reconnaissance de leur statut de victime et demandé des dédommagements.

Antoine Boudinet, gilet jaune amputé d’une main suite à l’explosion d’une grenade, a dénoncé dans un discours  très remonté, “cet État de droit, qui refuse de nous considérer comme victimes, et qui va jusqu’à nier notre existence. Nous sommes les gueules cassées d’un État qui s’autoproclame exemplaire en matière de maintien de l’ordre, d’un État qui reste le dernier d’Europe à défendre l’utilisation d’armes de guerre en manifestation.

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En effet, c’est également pour réclamer l’interdiction définitive de l’arsenal létal et sublétal du maintien de l’ordre que ces personnes, dont les vies ont été bouleversées par de graves blessures, mutilations ou traumatismes, se donnent régulièrement rendez-vous et investissent l’espace public. Pour interpeller la population et dénoncer une politique répressive brutale, où la violence sert à donner l’exemple : “Nous sommes les Mutilés pour l’exemple. Nos blessures servent d’avertissement aux Français : voilà ce qui va vous arriver si vous descendez dans la rue défendre vos droits. C’est la politique de la terreur, en estropier un pour en effrayer mille !

Les manifestants étaient munis de panneaux portant des slogans comme “Pas de justice, pas de paix !” ou “Stop aux violences policières” ainsi que de pancartes énonçant certaines vécues : “Passée à tabac par la police le 19 mars 2009”

D’autres collectifs se joignent à la marche

Pour cette nouvelle marche, les Mutilés pour l’exemple étaient rejoints par trois collectifs réclamant vérité et justice dans le cadre de personnes tuées par la police : le collectif Vérité et Justice pour Babacar, jeune homme de 27 ans, sans-papiers, abattu de cinq balles tirées par un policier de la BAC en 2015 à Rennes, et le collectif Justice et Vérité pour Lamine Dieng, et le collectif Justice pour Ibo (Ibrahima Bah)

Alors qu’il dormait chez un ami, Babacar Gueye, en proie à une crise d’angoisse et venant de se mutiler à l’aide d’un couteau, a été tué suite à l’intervention de huit policiers, dont aucun n’a tenté de désarmer le jeune homme, dans un état second, avant que celui-ci ne soit visé par les tirs. Il a ensuite été laissé de longues minutes agonisant dans la cage d’escaliers de l’immeuble.

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La soeur de Babacar, Awa Gueye, a pris la parole pour honorer sa mémoire et faire le récit de cette nuit tragique où elle a perdu son frère, récemment venu la rejoindre en France depuis le Sénégal. “Ils ont pas du tout cherché à aider mon frère, il faisait une crise d’angoisse. C’est une personne à ce moment là qui a besoin d’aide, besoin de soutien. […] Après les cinq balles, ils ont menotté mon frère, pendant une heure.” Au matin, alors que le jeune homme était déjà décédé, les policiers ont porté plainte contre lui.

Brièvement hospitalisée suite au choc d’apprendre le décès de son frère, Awa Gueye, qui ne parle alors pas bien le français, se rend au commissariat avec un ami pour tenter de voir le corps. Les policiers refusent que son accompagnant puisse l’assister, comme de répondre à certaines de ses interrogations, et vont même jusqu’à perquisitionner la jeune femme, prétextant avoir besoin de la carte d’identité sénégalaise de Babacar, qui vivait avec sa soeur.

Moi à l’époque j’avais beaucoup d’espoir, mon frère donnait des cours de danse africaine dans un centre social, il prenait des cours de français aux restos du coeur. Il était comme tout le monde, il était en bonne santé. Je voulais trouver le corps de mon frère, coûte que coûte, je voulais le ramener dans mon pays au Sénégal, pour l’enterrer dignement. Avant de partir, j’ai porté plainte. Lorsque je suis rentrée en France, je me suis retrouvé avec un dossier classé sans suites.” L’IGPN reconnait l’état de légitime défense aux policiers. Awa intente un procès au civil lors duquel une expertise baliste émet pourtant que toutes les balles ont été tirées alors que Babacar était de dos.

La jeune femme, venue du Sénégal quelques années avant son frère, et déjà régularisée en 2015, ne décolère pas : “Je veux me battre, parce qu’en France, je suis chez moi. Nos grand-parents se sont battus pour la France face aux allemands. Aujourd’hui on ne nous respecte pas, on nous tue dans la mer, aux frontières, on nous tue dans les prisons. Nous on vient ici pour travailler, pas pour être écrasés comme des mouches.”

Le collectif Vies volées a quant à lui dénoncé la mort de Lamine Dieng, un jeune franco-sénégalais de 25 ans, décédé dans le fourgon des policiers venus l’interpeller suite à des violences, à Paris en 2007. “Une clé d’étranglement, un plaquage ventral, écrasé sous le poids de cinq policiers, donc 300 kilos sur lui, pendant trente minutes. C’est comme la mise à mort de George Floyd, de Cédric Chouviat ou encore de Adama Traoré.” La famille du jeune homme porte plainte pour “administration de coups mortels” et “non assistance à personne en péril.”

L’autopsie réalisée par l’IGPN conclut à une “mort naturelle” liée à la prise de produits psychotropes. Une contre-expertise rapporte quant à elle que “la mort est la conséquence d’une asphyxie rapide, due à une régurgitation alimentaire, accélérée par des troubles respiratoires liés à la prise de produits stupéfiants et à l’appui facial du défunt contre le sol.” La mort se fait ainsi par “asphyxie mécanique”. La justice a pourtant rendu un non-lieu trois fois, en première instance, appel et cassation, estimant que “la cause certaine de la mort de Lamine Dieng n’est pas établie” et que les policiers ont agi de manière proportionnée face à l’état d’agitation avancée du jeune homme. Un recours devant la CEDH en 2017 aboutit finalement à la compensation à l’amiable de la famille par l’État français.

Au niveau judiciaire la procédure est finie, on a en partie obtenu justice pour Lamine, [on a fait] reconnaître que ce sont les policiers qui l’ont tué. Mais les policiers en question n’ont pas été condamnés. Pour nous, il n’y a pas vraiment de justice tant que ces personnes ne sont pas enfermées. Donc on continue à mener le combat pour interdire ces techniques” d’immobilisation comme le plaquage ventral.

Le collectif Justice pour Ibo quant à lui milite pour faire toute la lumière sur la mort d’Ibrahima Bah d’une chute en moto en marge d’un contrôle de police, en octobre 2019. L’avocat du collectif a cet été déploré une enquête qui traîne des pieds, mettant en cause une certaine proximité entre les magistrats locaux et les policiers, habitués à travailler ensemble. Le juge instructeur n’aurait ainsi pas interrogé trois des policiers mis en cause par la famille, tout comme il refuserait de transmettre à celle-ci les images de vidéosurveillance. Or, de nombreux témoins contredisent la version de la police, selon une membre du collectif.

Les manifestant·es ont ensuite marché dans Amiens, alternant chants gilets jaunes anti-Macron et slogans contre les violences policières.

Reportage: Tom K. ; Texte : Jude.

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