Dans le 10ème à Paris, habitant·es et collectifs solidaires s’organisent contre la gentrification

Un collectif de militant.es écologistes et anticapitalistes occupe depuis fin septembre un local dans le quartier Sainte-Marthe du 10e arrondissement. Cette initiative vient s’ajouter aux luttes des habitant·es du quartier contre la gentrification, notamment contre les spéculations de la Société Immobilière de Normandie, principal bailleur du quartier détenu en majorité par le fond d’investissement  Edmond Coignet.

Par Giovanni Simone

En se promenant dans le dixième arrondissement, loin des Grands Boulevards, on peut soudainement tomber sur un quartier plus coloré et plus vivant que les autres. Plusieurs des façades de locaux commerciaux sont peintes et taguées, et des slogans collés sur les murs véhiculent le message des habitant·es et des artisans du quartier. Sur sa place centrale, tendue entre deux arbres, une banderole réclame: « Halte aux spéculations immobilières » !

Depuis un mois environ, la nouveauté est que le local du 18, rue Jean et Marie Moinon est occupé par un groupe de personnes qui désire animer le quartier au travers d’initiatives variées: épicerie solidaire, cantines à prix libre, groupes de parole et autres activités en discussion.

Mais cela n’est pas sorti de nulle part : comme dans toutes les situations de lutte, cette histoire est enracinée depuis longtemps dans le territoire.

Laura* me raconte que le collectif écologiste dont elle fait partie a commencé à préparer et à distribuer des repas chauds à qui en avait besoin pendant le confinement. À cette période, les locaux de « La Nouvelle rôtisserie », auparavant loués aux associations du quartier, étaient restés vides mais le besoin de nourriture n’avait pas diminué. « Cette activité a été l’occasion de connaître le quartier, ses besoins et ses luttes » : après l’expérience à la Nouvelle rôtisserie, un « camp climat » a été organisé par les collectifs Désobéissance écolo Paris, Youth for Climate et Extinction Rebellion. L’événement s’est déroulé le week-end du 26 septembre sur la place Sainte-Marthe, et a donné lieu à plusieurs occupations de locaux dont celle du 18 rue Moinon, la seule à avoir tenu jusqu’à ce jour.

Si l’on participe maintenant aux activités de l’épicerie solidaire, on peut avoir l’impression que l’occupation du local est soutenue à cent pour cent par les habitant·es du quartier. Mais ça n’a pas toujours été le cas. Notamment, des tensions ont émergé entre les participant·es du camp climat, ainsi qu’entre elles·eux et les riverain·es : « on ne s’est pas fait que des ami·es ici », résume Luc lors d’une réunion. « Nous avons sûrement fait des erreurs lors du Camp et des choses auraient pu mieux se passer » me confirme Laura. Le lendemain du camp climat, cinq activistes ont été violemment interpellé·es par la police et trois d’entre eux et elles sont actuellement en attente d’un procès. Cela a sûrement mis un coup d’arrêt aux ambitions des activistes, qui ont dû renoncer à l’occupation de plusieurs locaux. Pourtant, maintenant ils s’interrogent sur comment continuer à mener la lutte, en tissant des liens plus étroits avec les gens du quartier et en particulier avec les associations.

Car avant l’occupation de ce local, il existait déjà une mobilisation contre la gentrification du quartier Sainte-Marthe. Construit à l’époque des rénovations haussmanniennes par le Comte de Madre, qui avait eu l’idée d’héberger là les ouvriers travaillant sur les chantiers de la capitale, le quartier a connu des piques d’insalubrité pendant les années 90, et a risqué d’être détruit. Finalement, grâce à une énorme dépense publique, l’habitat a pu être renouvelé sans que les loyers n’augmentent trop, et la composition sociale du quartier a été préservée.

Maintenant, les habitant·es et les commerçant·es craignent que tout cela ne disparaisse au profit d’un géant de l’immobilier : la Société Immobilière de Normandie, qui possède plus de quatre-vingt locaux commerciaux et une quarantaine d’appartements dans les immeubles des rues Sainte Marthe et Moinon. Cette entreprise a été rachetée en quasi-totalité par la société Edmond Coignet, « spécialiste en valorisations immobilières », en 2019, ce qui a entraîné une série de pressions sur les locataires : hausse des loyers, non renouvellement sans justification des contrats de  location, etc.

La stratégie est typique des dynamiques de gentrification : tout racheter et laisser vide, afin de pouvoir louer plus tard, quand les prix du marché auront grimpé, ou encore transformer les locaux en restaurants, bars et AirBnb. Des transformations déjà bien visibles dans le quartier.

Les habitant·es étaient donc déjà mobilisé·es contre ce projet néfaste à la vie culturelle et à la mixité sociale du quartier. Depuis longtemps ils et elles se sont pour cela réuni·es en associations, dont la plus active est sûrement OCBaux. Désormais, ils peuvent compter sur les occupant·es du 18 rue Moinon et leurs sympathisant·es, qui se veulent leurs allié·es. « Nos objectifs ne divergent pas, nous sommes d’accord sur la lutte contre la gentrification. Il faut voir pour la stratégie… » dit Sara lors d’une réunion. La lutte, en somme, n’en est qu’au début, et les solidarités entre associations d’habitant·es et collectifs récents commencent seulement à se nouer.

Et déjà, cette lutte commune est fragilisée par la loi ASAP, avec ses amendements dits « anti-squats », qui a été votée par l’Assemblée mercredi 28 octobre. Les amendements prévoient des procédures d’expulsion accélérées et des peines plus sévères pour les occupant·es, ce qui va être un coup fort porté contre les squats et contre le droit au logement en général. Les occupant·es ont donc la loi et les pouvoirs économiques contre eux. L’hiver s’annonce long et dur, et seul le temps nous dira s’ils auront pu résister.

*Tous les noms ont été changés
Contactées, la mairie du 10ème arrondissement et la société Edmond Coignet n’ont pas donné suite à nos sollicitations.

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