Djigui Diarra, réalisateur : « La violence, ce n’est pas juste une question de police, c’est une question d’État »


Une semaine avant la manifestation du 16 janvier contre la Loi Sécurité Globale, qui partira de la Paillade, Sébastien Allary, responsable du comité Dal (Droit au logement) HLM Montpellier, et Sophie Mazas, présidente de la Ligue des Droits de l’Homme, ont invité Djigui Diarra, réalisateur de Malgré eux, un court-métrage qui traite des violences policières en banlieue. Deux projections ont été organisées ce vendredi 8 janvier à La Paillade, dans les locaux de l’AJPPN puis de l’association Kaina, où s’est ensuite déroulé un débat sur le thème « Libertés publiques, sécurité et violences policières ».

LE FILM, MALGRE EUX

Malgré eux se situe à Grigny, après qu’un policier ait blessé une mère de famille par un tir de flashball, et qu’un autre ait été grièvement blessé en représailles par un jet de micro-ondes. La tension monte entre des policiers qui multiplient les contrôles, à la recherche du coupable, et des jeunes en quête de justice. En dix-sept minutes, ce film sur les violences policières dans les banlieues rappelle forcément Les Misérables de Ladj Ly, même si Malgré eux lui est antérieur (tourné en 2017, sorti en 2018). Intense, nerveux, le film de Djigui Diarra est diffusé dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes en 2019 ; et acheté par Canal +.

Une vraie consécration pour Djigui Diarra, 29 ans, déjà réalisateur en 2016 de Na Tout pour elle, un premier court remarqué (acheté par TV5 Monde et RTBF, plusieurs récompenses en festivals).
«J’ai tourné Malgré eux en septembre 2017. C’est mon deuxième film professionnel et je voulais faire un film d’utilité publique, qui puisse servir à un grand nombre. Très vite, j’ai pensé aux violences policières, car je suis originaire de Grigny, et c’est vrai que la police on la côtoie plus que la norme là-bas. A cette époque, il y avait les affaires Adama, Théo, et mon premier producteur disait que c’était trop violent, que je n’allais pas pouvoir le présenter en festival. Mais je tenais absolument à garder cette tonalité, parce que si on ne le dit pas avec le bon ton, on ne peut pas saisir la gravité du problème. Je voulais montrer comment ça se passe chez moi, et ça fera écho dans plusieurs villes. Donc, on a dû se séparer mon producteur et moi, j’ai fait appel à financement participatif, une productrice a accepté de me produire, et un chef d’entreprise nous a donné de l’argent. C’est un véritable pied de nez à tous ceux qui n‘y croyaient pas, on leur montre que tout est possible. »

 

Le débat était retransmis en direct sur la page Facebook Kaina TV.

LA LOI SECURITE GLOBALE ET LES VIOLENCES POLICIERES

Organisé dans trois salles différentes (Covid oblige), le débat a porté sur la loi Sécurité Globale (déjà débattue par les députés, elle sera votée en avril au Sénat) et les violences policières. Sophie Mazas est bien sûr revenue sur le célèbre article 24 et « l’interdiction de filmer les violences policières, de diffuser des images de police qu’on ne pourrait pas flouter, ce qui interdit tout direct. Un article catastrophique au regard de la réalité des violences policières qui existent, et du droit de chaque citoyen de participer à l’information, et du droit de la presse de faire son travail d’information ».

Mais cet article n’est que « l’arbre qui cache la forêt ». « D’autres dispositions ne donneront pas plus de sécurité aux citoyens mais risquent au contraire d’aggraver la situation », comme la possibilité d’augmenter les contrôles pour les agences de sécurité privées armées ; ou les caméras-piéton qui vont être multipliées sur tous les agents et permettant l’analyse automatisée de ces images. « La police pourra scénariser les images, les travailler avant de les transmettre à la justice, et la reconnaissance faciale sera généralisée », alarme Sophie Mazas, qui pointe également le danger des drones. « On ne pourra plus aller se balader dans la garrigue ou au bord de la mer, sans être assuré de ne pas être filmé. Et ça, c’est une société de surveillance totale et globale. […] Ça nous semble être l’inverse de ce qu’il faut faire, notamment l’aggravation d’une pression policière et surveillance autoritaire, alors que si on veut maintenir le calme dans la société, il faut des situations favorables, plus d’humanité, moins de caméras et plus de fonctionnaires […] On voit comment les différentes politiques gouvernementales depuis 30 ans divisent les Français et montent la population contre la police. Et il y a une responsabilité extrêmement lourde de ce gouvernement d’avoir utilisé la police pour de la répression politique sur les citoyens ; et aussi des gouvernements précédents qui ont utilisé la police pour faire de la répression sur les quartiers pour maintenir la population dans un état de précarité. »

La police, même si elle n’était pas invitée au débat, n’est pas un ennemi en soi. « La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen dit même qu’elle est nécessaire », indique Sophie Mazas. Un jeune homme dans le public, qui s’intéresse à la question et est « allé les voir », se risque à porter leur parole : «Ils disent la même chose : ils demandent des moyens humains, économiques. Les policiers sont en quelque sorte les boucs-émissaires, voire les pantins du gouvernement qui pousse la population à se diviser. »

DANS LES QUARTIERS, « LES VRAIES VIOLENCES QU’ON SUBIT AU QUOTIDIEN »

Djigui Diarra évoque alors le souvenir de «cette police de proximité qui permettait un peu de calmer les choses. Quand on était petits et qu’on faisait des bêtises, ils nous tiraient les oreilles, «je vais aller voir ta mère…». Ce n’est pas la solution au problème, mais il y avait un lien. Les policiers, on les connaissait. Je me souviens de parties de foot avec eux, ça calmait le jeu ». Mais le débat est bien plus large. « La violence, ce n’est pas juste une question de police, reprend le réalisateur. C’est une question d’Etat ». Que les quartiers populaires subissent depuis des décennies.

Alors quand Hamza Aarab, militant associatif, est sollicité par Sébastien Allary pour participer au débat sur la Sécurité Globale, « je vous dis honnêtement, je lui ai dit « j’en ai rien à foutre », parce que c’est une question traitée de manière idéologique. Les vraies questions sur les vraies violences qu’on subit au quotidien par les cols blancs, les marchands de sommeil, sur la Politique de la ville, le détournement de l’argent qui est destiné aux quartiers, qui sert plus les grosses structures, les « associations du CAC 40 » qu’on dénonce depuis des années… Toutes ces questions-là, personne ne s’en préoccupe. »

Un constat partagé par l’invité du soir, Djigui Diarra, qui veut croire en une convergence. « Ça fait quarante ans qu’on dit : regardez comment ils nous traitent. Et on nous demande pourquoi on ne vient pas aux manifestations des Gilets jaunes ? Déjà, on serait les premières cibles, et quand on a parlé, on nous a bâillonnés. Mais je vois que de plus en plus, les gens ont en ligne de mire l’intérêt général, et je vois de plus en plus de gens des quartiers rallier la cause des Gilets jaunes. Même si ça s’est calmé, ça va revenir, j’y crois à fond la caisse. C’est l’intersectionnalité des luttes qui fera qu’on va proposer autre chose. Même la lutte contre les violences faites aux femmes : on ne doit pas parler à leur place, on ne se permettra pas, mais on va les écouter. Les Gilets jaunes, pareil, on doit être leurs alliés, et pas mettre en avant les intérêts de chacun. On ne veut que la paix en France, nous. »

*Le DAL HLM et la LDH tiennent une permanence commune « Police, Justice, Prison », chaque mercredi de 14 à 17 heures à l’AJPPN (rue Pierre-Cardenal).







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