“Ni ici, ni ailleurs” : mobilisation remarquable contre Amazon à Fournès

Fournès, Gard. Samedi 30 janvier, il n’est pas loin de 9h30 et dans une fraîcheur légèrement humide des dizaines de véhicules pénètrent à la file indienne sur un immense bout de terre coincé entre la route et l’échangeur, et déversent des centaines de personnes bien emmitouflées, étendards au vent et pancartes hautes en couleurs, qui s’empressent en direction des deux immenses banderoles : “Stop Amazon” “Ni ici, ni ailleurs !

Inscrite dans le cadre d’une mobilisation nationale contre le géant du numérique et ses multiples tentatives d’implantation sur nos territoires, cette journée organisée par une coalition d’associations allant de Adere, Alternatiba, les Amis de la Terre, Attac, Extinction Rebellion à ANV-Cop21 en passant par la Confédération paysanne ou Solidaires, devait marquer une opposition résolue au projet d’un immense entrepôt logistique à Fournès. Mais aussi s’arquer contre tout un système Amazon, néfaste tant aux économies locales qu’à la nature et au bien commun. Pari réussi, avec la présence d’un millier de soutiens provenant de très divers horizons, depuis les milieux militants écologistes ou décroissants jusqu’à des syndicalistes ou élus locaux ou nationaux, dont la député Delphine Batho, mais aussi de nombreux·ses riverain·es et citoyen·nes. Un nombre remarquable pour une opération de ce type, et fort encourageant pour les opposant·es au projet.

Venu seul, entre amis, en famille, tout ce petit monde s’est joyeusement adonné au jardinage, en plantant symboliquement une foule d’arbres sur le sol de la parcelle, retourné et empierré l’an passé en préparation du chantier. Puis, une chaîne humaine vient symboliser dans son entièreté l’emprise de l’entrepôt long de 270m et large de 170, pendant que des dizaines d’autres forment au sol le message “AMAZON NON”, bientôt immortalisé par un drone photographe. Impressionnant.

Crédit : association Adere

Crédit : association Adere

Des citoyen·nes en lutte contre un ogre capitaliste

Que de chemin parcouru depuis ce mois de janvier 2019, lorsque les Fournésan·es découvraient stupéfait·es, lors des voeux de la municipalité, le devenir qui était celui de ces vastes terres encore couvertes de vignes, visibles depuis le Pont du Gard tout proche et point d’entrée géographique d’un patrimoine naturel et culturel exceptionnel. Un an plus tard, nous rencontrions les membres de l’association Adere, qui après des efforts intenses d’enquête et d’actions juridiques contre le projet, s’apprêtaient, en lien avec des réseaux militants écologistes, à médiatiser très amplement leur lutte. Bientôt relayée par plusieurs médias nationaux, celle-ci est devenue l’un des étendards de la vaste campagne visant Amazon et dénonçant ses pratiques écocides et déloyales. Depuis, les travaux, qui s’apprêtaient à commencer, sont toujours au point mort.

Car le cas de Fournès est de manières multiples représentatif des affres du capitalisme dérégulé, encouragé par l’État, prosterné les mains jointes aux pieds des multinationales. Un projet qui avance en cheval de Troie derrière le promoteur foncier Argan, des élu·es accusé·es de conflits d’intérêt dans la vente de certaines parcelles, des terres rachetées à prix d’or, des procédures entachées d’irrégularités, une déclaration d’intérêt général en dépit de l’opposition massive des riverain·es au projet, de la mauvaise foi sur les emplois créés révélée par l’enquête publique, le tout dans une opacité que seule la ténacité des riverain·es engagé·es aura permis de mettre au jour…

Ce projet, vous l’avez compris, c’est un cas d’école de ce qu’on ne voudrait plus voir du tout en France au XXIème siècle” résume Patrick Fertile membre d’Adere, qui se félicite de la nomination toute récente d’un juge d’instruction pour enquêter sur les possibles conflits d’intérêts dénoncés par l’association.  Le volet proprement politique du projet est ainsi symbolique de la puissance du géant du numérique et de son lobbying, dont les arguments de retombées économiques bernent bien souvent des élus communaux soucieux de dynamiser leurs territoires, mais qui ne saisissent pas bien les conséquences de l’expansion d’Amazon.

Comme l’émettent un peu plus tard certaines prises de parole, telles que celle de Raphaël Pradeau, porte-parole d’Attac, “Amazon détruit plus d’emplois qu’il n’en crée“, écrasant par ses pratiques agressives la concurrence d’un commerce de proximité à bout de souffle : “les indépendants, les petits“, “ces citoyens responsables“, “ceux qui se battent pour résister” et “luttent pour favoriser le lien social“, rappelle avec émotion Francis Palombi, président des Commerçants de France indépendants, venu plaider leur cause.

Pire, Amazon transforme l’emploi vers un modèle toujours plus inhumain et optimisé pour le profit. “Nous voulons des emplois qui ont du sens, pour les générations présentes et futures, revendique au micro un membre de l’association Adere. Pas des emplois qui insultent notre patrimoine historique, notre héritage, que nous ont laissé les générations passées. Ce que nous voulons ce sont des emplois qui respectent l’environnement, qui permettent de rapprocher les gens et non pas de les isoler derrière des écrans pour les inonder de produits fabriqués à l’autre bout de la planète dans des conditions qui nous indignent tous.

Recours massif à l’intérim lors des périodes d’achats compulsifs telles que le Black Friday ou les soldes, promotion d’un néo-fordisme numérique, où la machine vient contrôler et asservir à la milliseconde près les moindres gestes des travailleurs, une volonté de robotisation maximale pour remplacer l’humain, l’exploitation de livreurs indépendants sous le statut de “collaborateurs”, une évasion fiscale profitant du dumping pratiqué par le Luxembourg : la liste est longue de ces pratiques nauséabondes du géant, qui semble pourtant comme un poisson dans l’eau de l’hégémonie néolibérale.

La connivence du plus haut sommet de l’État

Et pour cause, l’État lui est un allié précieux : dès 2016, le ministre de l’économie Macron s’associait à sa consoeur de l’écologie Ségolène Royal et au secrétaire d’État aux transports Vidalies : “Nous voulons faire de la France le leader des plateformes logistiques.” L’Autorisation environnementale unique, mise en place par Emmanuel Macron dès son arrivée dans le fauteuil présidentiel, diminue ensuite les possibilités légales de s’opposer aux méga-projets du type de l’entrepôt de Fournès, dès lors que ceux-ci sont déclarés d’utilité publique ou d’intérêt général, ce à quoi suffit visiblement la maigre promesse de quelques centaines d’emplois. Dernièrement, le gouvernement envisageait exclure le e-commerce du moratoire sur la construction de nouveaux entrepôts logistiques, mesure proposée par la Convention citoyenne pour le Climat. Et enfin, comble de la soumission de l’État au joug de l’ogre numérique, le gouvernement lui a récemment confié le traitement des données relatives aux prêts Covid garantis par l’État souscrits par toutes les entreprises françaises…

Cette connivence “au plus haut sommet de l’État” est dénoncée dans son intervention par Alma Dufour des Amis de la Terre. “On ne peut pas compter sur eux pour agir, et c’est pour ça qu’aujourd’hui votre présence est extrêmement importante. Partout en France, Amazon nous trouvera en face de lui. Puisque le gouvernement et que le parlement n’agissent pas, on sera là pour stopper les projets. Parce que le monde d’après, il commence aujourd’hui et ici.” Comme l’a énergiquement rappelé la jeune femme, la lutte contre Amazon est par ailleurs une lutte pour le climat, car l’impact sur la planète de la multinationale, qui vise à “importer plus de deux milliards de produits par an en France“, est représentatif d’un modèle qui nous conduit littéralement à notre perte.

Une catastrophe multiple sur le plan local

D’un point de vue local, la construction du centre logistique de Fournès serait une catastrophe. Quatorze hectares bétonnés au coeur d’une garrigue riche en biodiversité : une trentaine d’espèces disparaîtront de la zone, dont des batraciens, des reptiles,  des oiseaux et des mammifères. Le passage d’environ mille véhicules de transport quotidiens entraînera une forte augmentation de la pollution de l’air, des eaux et de la tranquillité sonore. L’entrepôt d’une taille exceptionnelle, haut de 18 mètres pour sa partie la plus haute, serait ainsi visible depuis le site du Pont du Gard ainsi que de nombreux villages alentours. Au delà de l’impact écologique d’un tel projet, on aperçoit les dégâts pour le secteur du tourisme, pour l’attractivité de ce paysage de cartes postales dont les riverain·es sont si fier·es, pour la valeur de son cadre de vie.

C’est ce qu’a exprimé avec beaucoup de solennité et d’émotion Didier Riesen, de l’association Prima Vera, qui s’est battue aux côtés d’Adere contre le projet : “La route d’Uzès ou route de la Romanité, est un écosystème culturel exceptionnel. Sur 20km, cette route traverse vingt siècles d’histoire. Elle longe trois sites classés au patrimoine mondial de l’humanité, dont le pont du Gard. […] Le patrimoine comprend aussi les paysages cultivés et entretenus par les agriculteurs, et les espaces naturels, le bâti ancien et les savoir-faire. Il est porteur de notre commun, et vecteur de lien social. Il est une ressource importante pour l’éducation et les loisirs, ce patrimoine vivant constitue notre principale ressource économique sur ce territoire. Amazon a le projet de s’installer ici, juste devant le Pont du Gard. Est-ce une erreur, une négligence ou une provocation ? […] Imagine-t-on un instant un entrepôt Amazon dans la baie du Mont Saint-Michel ?” Et de rappeler que si l’aqueduc deux fois millénaire a été, selon les préceptes de l’architecte du Ier siècle avant notre ère Vitruve, conçu de manière à la fois utile, robuste et belle, il en va de tout l’inverse pour le projet d’entrepôt logistique d’Amazon à Fournès.

Les riverain·es qui luttent pour la préservation de ce territoire exceptionnel ne sont pas en mal d’idées alternatives : consacrer ces terres à la production d’une alimentation saine et durable, selon des préceptes en accord avec l’environnement, favoriser l’implantation de jeunes agriculteurs et d’emplois d’insertion, remettre l’humain au coeur de la parcelle, en faire un lieu d’expérimentation pour un monde nouveau, celui qu’il faudra bien faire émerger du chaos autodestructeur actuel.

Ce n’est donc pas la seule lutte contre un entrepôt logistique qui explique la réussite particulière de cette journée de mobilisation à Fournès, mais le fait que ce projet concentre tous les enjeux télescopés d’un combat d’envergure systémique. Alors que les travaux ne sont toujours pas engagés, grâce à l’opiniâtreté des opposant·es, ces dernier·es promettent de ne pas baisser la garde. Et c’est sous la pluie et les mélodies d’un HK pas accompagné de ses “Saltimbank” habituels mais de la brigade des zikos anarcho-schlagues niçois plus motivé·es que jamais“, que la foule, enthousiasmée par son nombre et la réussite de la journée, entonne à l’unisson ce refrain devenu celui de la lutte citoyenne : “on lâche rien ! on lâche rien ! on lâche rien, on lâche rien !





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