Portrait 8M2021 – ni système, ni porcs, ni viols, ni machos

Au-delà d’un beau reportage, de quelques photos qui essaient de toucher la sensibilité de nos lectrices et lecteurs, cette fois nous avons voulu intégrer des témoignages et les paroles de femmes féministes anonymes. Les textes présentés sont des extraits du Fanzine : “Toute rage dehors, Vengeance, attaques, ripostes et autodéfense contre le patriarcat et le monde qui le nourrit.”  Il n’y a pas de lien direct entre les photos et les textes, mais ça peut arriver que ces liens se fassent naturellement, car la lutte féministe est une galaxie replète de constellations qui se touchent et inter-changent.

Voici le lien pour avoir accès à la totalité des textes.

En 1931, dans le livre “Vivre ma vie : une anarchiste au temps des révolutions” Emma Goldman écrivait :

Mais, je ne prétends pas que le triomphe de mes idées éliminerait à jamais tous les problèmes possibles de la vie des hommes. Ce que je crois, c’est que la suppression des obstacles artificiels actuels au progrès préparerait le terrain pour de nouvelles conquêtes et joies de vivre. La nature et nos propres complexes sont susceptibles de continuer à nous apporter assez de peine et d’épreuves. Pourquoi, alors, garder les souffrances inutiles imposées par nos structures sociales actuelles, fondées sur le mythe qu’elles renforceraient nos caractères, alors que des vies brisées démentent quotidiennement une telle notion ?

 

 

Les inquiétudes concernant l’adoucissement du caractère humain dans un contexte de liberté sont émises principalement par des gens qui vivent dans l’opulence. Il serait difficile de convaincre un homme qui meurt de faim que le fait d’avoir à manger en abondance ruinerait son caractère. Tout comme pour le développement individuel au sein de la société  soupçonnées d’initiatives individuelles jailliraient.

Emma Goldman

 

 

La j’pense aux voisins qui peufra au dessus d’ma tête, mais je suis dans le même état pour toutes les violences qu’on se prend dans la gueule, toutes les humiliations du quotidien, ça va de “sale grosse” ; “salope” aux coups de boule, aux viols, aux claques et j’en passe, et des meilleures. Tu comprends pas là j’suis à bout, à bout des habitudes, face aux violences physiques ou psychologiques, dont on a rien à carrer, qu’en fonction des cas c’est d’emblée minimisé.
 

 

 

Ah ouais, alors, comme ça la violence symbolique ? À base de dialogue calme ou sens, qu’on arrête de nier, de dramatiser ou sur-dramatiser pour mieux oublier vite, le reste, l’invisibiliser, qu’on vienne pas parler démesure, c’est mon envie de tuer qu’on ne mesure. Ou à l’usure c’qu’elle deviendra. Ose me dire que ça va s’arranger, que monsieur va feindre de se calmer, demain tout sera zappé, affaire réglée, t’facon y avait pas d’quoi en faire un plat. Toujours encaisser la violence de gars, toujours prendre sur toi, être raisonnable, compatissante, se rendre compte que j’suis pas d’taille, que l’autre me prend pour keudal, et finir par y croire. Cette limite en moi que l’autre n’a pas, les conséquences toujours là dans mon esprit qui me rappellent que si le coup est mal donné c’est dans ma gueule que je vais sévère bouffer. Assez ! Mais quand est-ce que ça va s’arrêter, sérieux ?? Comment ça peut finir ?
 

 

 

 

Dans cette ville, des relous il y en a plein de sortes différentes. J’ai eu trois fois affaire avec ceux que j’appelle les “relous-collants”. Ils veulent te suivre jusqu’à chez toi. Je sais pas pourquoi, ils pensent que c’est une manière de “rencontrer des filles”. Avec eux, ma stratégie consiste à rester polie et surtout à m’arrêter de marcher. J’ai l’impression qu’ils ont pas trop de suite dans les idées, que juste ils se sont dit “oh une fille, cool, je vais la suivre et essayer de lui parler”. Du coup, quand je m’arrête, ils sont un peu dégoûtés parce qu’ils peuvent plus me “suivre”, il se passe pas ce qu’ils avaient mollement prévu. Là, c’est le moment où j’ai l’impression de reprendre la main. Et là je parle, calmement si possible. J’explique ce qui se passe pour moi : “Bonsoir, tu me suis, c’est stressant, j’ai pas envie, c’est désagréable, je veux juste rentrer chez moi, me déplacer d’un point A à un point B, j’ai pas envie que tu m’accompagnes, je vais me débrouiller toute seule, je sais où j’habite, tout va bien se passer pour moi. Merci. Au revoir.”

 

 

 

Y en a deux, ce qui les a fait réagir, c’était de leur dire que c’était désagréable, que ça me faisait pas “plaisir” qu’ils me suivent, c’est ça qui les a fait tilter, et ils se sont excusés. Cela dit l’un d’eux, je sentais bien qu’il allait quand même continuer après (il était tard, je pense qu’il était aussi bourré que moi, donc un peu ralenti dans ses capacités de compréhension). Du coup, avec lui j’ai ajouté que maintenant je voulais qu’il parte dans la direction opposée et je n’ai pas bougé tant que lui n’était pas parti. J’ai répété que je voulais qu’il parte jusqu’à ce qu’il se lasse et qu’il le fasse.

 

 

 

C’était ça ma stratégie la troisième fois où j’ai eu un relou-collant, 18h, sortie de métro. J’étais claquée de ma journée et là je le vois prêt à traverser la route, me regarder bizarre et changer de direction pour me suivre. Il m’avait à peine dit bonjour que je lui ai répondu sèchement Non va-t-en, non va-t-en, non va-t-en. Et je suis restée sur place, à dire en boucle non va-t-en, le bras tendu vers sa direction originale, jusqu’à ce qu’il parte. Je me suis rappelé après que je l’avais déjà croisé dans des soirées et qu’il était relou-collant. Et ça faisait longtemps que j’avais envie de tester la boucle comme stratégie de d’autodéfense. Ben ça a marché.

 

 

Déjà, ils étaient pas bien méchants, et pas violents. Ils me faisaient pas tant peur qu’ils ne me faisaient chier. C’est moi qui ai pu décider du moment où j’allais m’arrêter et leur faire face. Je leur ai donné la possibilité de partir à peu près dignement. Je me dis que le relou, dans sa construction machiste, est fier. Aussi il se dit que c’est son devoir de raccompagner une pauvre jeune fille esseulée. Et finalement, de lui envoyer le message que le plus grand service qu’il puisse te rendre c’est de te lâcher la grappe, ça le flatte un peu dans son gros ego. Et quand il est persuadé qu’il te protège en te collant au cul, lui dire que c’est lui qui te stresse (j’évite de dire le mot peur), ça l’embête, c’est pas ça qu’il voulait. En gros, je joue sur les injonctions contradictoires du genre masculin, agression/protection. Et je pars du principe que le mec a pas envie de me faire peur et qu’il se rend pas compte que c’est ce qu’il fait, et dans ces cas-là, ça a marché. Bon, j’attends quand même d’avoir fermé la porte de mon immeuble pour me dire “héhé, j’ai gagné !”. F.M.
 

 

Il est 3h du mat. Je lis “Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce” de Lola Lafon. Je suis fatigué-e ! Mais pas question de dormir. Il faut que j’écrive, ou bien j’en ferai des cauchemars. Tout ça part d’une expérience tellement banale. D’un moment que j’aurais pu enfouir dans ma mémoire, oublié. Comme tant de moments de ma vie, dont je ne me souviendrai jamais.
Au lieu d’oublier, j’ai labouré.
Je me suis retourné les entrailles pour ce connard pendant bien 3 ans. Alors que je crois tout ça fini, ce soir encore, je le laisse empiéter sur mon sommeil. Parce que ça ne sera jamais vraiment fini. Je me suis construit-e avec cette histoire.
Elle fait partie de moi. J’ai envie d’en raconter des bribes.
 

 

Je dois traverser le centre-ville et les regards des hommes cis blancs m’agressent. L’assortiment mini-jupe/bas résille semble faire scotcher leur yeux sur mon entrejambes. Ouf ! Je suis en vélo, ça me protège, je trace. Je crache quelques molards pour me vider le nez et pour extérioriser ma colère. Ils me matent. Bien sûr, dès que l’on est à moins de cinq à dix mètres, alors que je les fixe dans les yeux, ils finissent toujours par regarder mon visage. Et là, toujours, leur regard de mateur ahuri se transforme en une petite grimace de la bouche, froncement de sourcil en prime. D’un coup, ils ne sont plus sur d’avoir maté une meuf. Je maintiens mon regard, fixe, droit dans les yeux, parfois jusqu’à ce qu’on se croise à moins d’un mètre de l’autre. Puis ils finissent toujours pas détourner le regard et regarder par terre. Ça m’énerve tellement et en même temps ça me fait un peu marrer des les voir en déroute face à mon genre. Mais, ça m’use, ça m’énerve. Je dois traverser tout le centre-ville et chaque regard à soutenir me pèse.
 

 

Une autonomie par le fait de ne pas vouloir déléguer nos colères et soifs de revanche aux psy pour nous calmer, aux keufs pour enfermer ou à la justice pour juger à travers sa morale. C’est donc refuser de laisser à des prétendus « experts » le pouvoir de régler les choses à ma place. Ça passe par le fait d’identifier ce qui nous le fait pas et sur quel système de valeurs on se base pour ensuite choisir les moyens par lesquels on veut s’en sortir.
 

 

L’Etat, qui voudrait soi-disant assurer notre sécurité, participe au maintien d’un système hétéro-patriarcal, en gros un monde où les relations entre sexes reposent sur l’hétérosexualité et l’autorité masculine.
 

 

Le racisme comme le sexisme et le spécisme font partie de mécanismes d’oppression intégrés par nous touTEs, et ça nous fout la beuge ! Quand une nana arabe et d’origine prol est agressée à une soirée, nous n’arrivons pas facilement à admettre qu’il s’agit d’un comportement raciste au sein de notre milieu et développons immédiatement des solidarités blanches. Ça montre bien qu’il existe des inégalités sociales dans le milieu dont le racisme intégré et que nous avons vachement de travail pour le reconnaître et en tirer des conséquences.
 

 

Ça fait pas pareil non plus si on sait que se retrouver face aux flics va activer un rapport répressif particulier comme cela peut être le cas si t’es une personne racisée, une personne trans ou sans papiers, ou encore si t’es déjà dans le collimateur de la répression.
 

 

Nous avons conscience qu’aller contre la norme dans différents aspects de nos vies (rapports au corps, à la sexualité, aux relations, à l’esthétique…), implique de devoir faire face à la répression physique et morale qui provient tant des institutions, que de l’environnement proche ou du connard au coin de la rue.
 

 

Dans la perspective de lutter contre ces logiques, nous voulons comprendre les imbrications qui peuvent exister entre les rouages de la domination et nos désirs en (re)construction. Nous cherchons à nous construire en tant qu’individu.e en dehors de toutes les injonctions sans occulter nos responsabilités dans la reproduction des normes.
 

 

On ne veut pas se satisfaire de grilles d’analyse stéréotypées. Avec d’une part la vision matérialiste, qui dirait qu’on est uniquement la somme de nos constructions sociales et d’autre part, une vision individualiste, qui dit qu’on serait uniquement le résultat de nos choix et de nos expériences.
 

 

En somme, nous voulons sortir des dogmatismes et (re)trouver un équilibre dans des allers-retours constants entre ces deux logiques. Cela ne signifie pas pour nous de faire des compromis mais bien d’essayer d’être au plus proche des différents enjeux qui s’expriment dans une situation et en lien avec nos parcours, nos sensibilités (entendu comme une relation entre affect et éthique), nos tensions, et nos volontés d’émancipation.
 

 

Nous voulons mettre en confrontation et/ou en compléments différentes grilles de lectures afin de comprendre autant les spécificités et le contexte particulier d’une situation que les logiques plus larges dans lesquelles elle s’inscrit. Nous voulons que nos prises de positions et nos comportements soient le fruit de cet aller-retour entre l’individuel et le structurel.

Sortons de ces schémas crasseux, attaquons celleux qui veulent nous soumettre. Ielles ont des noms et des adresses, que ce soit des personnes ou des institutions.

 

 

93 femmes tuées en 2020

 

 

Le travail invisible, tu connais ? Les petites mains magiques… t’as l’impression de faire plein de trucs, t’as l’impression d’en faire beaucoup. Mon impression, c’est pas la même. Moi, mes critères de l’effort au quotidien, réalises-tu qu’ils sont différents ? On part pas du même point, réalises-tu ? Les efforts que tu tentes de fournir à travers ta déconstruction, j’les fournis quotidiennement et en triple depuis mes sept ans. Les chiottes, ça te dit de penser à les récurer ? Et ferme la porte quand tu pisses… Et encore, on te demande même pas de t’asseoir…
 

 

 

 

Parce qu’être contre les flics, les taules, l’État et sa justice, ça touche aussi à l’envie de rejeter les méthodes et la morale mise en place par les états dans sa manière de punir. C’est donc aussi une recherche pour ne pas mimer le système coercitif étatique. Cela amène à se questionner sur la punition, qui joue un rôle prédominant dans la société occidentale judéo-chrétienne (sûrement c’est pas la seule) comme pilier de l’autorité. C’est pour cela qu’il est pour moi important de capter ce que l’on attend du rapport “agir sur l’autre” parce qu’il me semble que c’est à partir de là que ça se complique. À quel moment cela dépasse t-il des limites ? lesquelles ? La question de la punition est importante à interroger pour soi afin de ne pas la reproduire par réflexe. Et est-ce que la punition sans rapport institutionnel et normatif revient au même ?

 

 

 

 

 

 

Parce que nous ne voulons pas rester dans la position de victimes dans laquelle la société voudrait nous placer en nous reconnaissant comme meufs. Victimes, parce que nous ne serions pas capables d’être autonomes, de nous défendre, de mener nos vies comme nous l’entendons. Nous serions des individues faibles, trop sensibles, soumises aux humeurs hormonales, dépendantes et fragiles. Nous aurions besoin de figures fortes pour nous en sortir, de médecins pour nous soigner, d’hommes pour nous épauler, d’enfants pour nous épanouir, de flics pour nous protéger. Notre éducation ancre ces foutaises dans nos têtes et nous finissons par les intégrer. Lutter contre le sexisme, pour nous, c’est lutter contre le genre. Et lutter contre le genre, c’est refuser la logique qu’engendre les assignations, sans nier qu’elles nous conditionnent aussi.

 

 

 

 

 

Nous ne voulons pas être définies par les particularités de nos corps mais bien par ce qui résulte de nos choix, nos éthiques et nos actes. Même si on aimerait détruire le genre, ça nous fait du bien de se retrouver aussi entre personnes qui partagent les mêmes ressentis, qui vivent dans leur chair ce que signifie d’être assignées meufs, et qui ont la même envie de s’en défaire. Ensemble, on se prouve qu’on est capable de poser des actes sur nos idées, et qu’on a besoin de personne d’autre que nous-mêmes pour le faire. On prépare nos revanches pour toutes les fois ou l’on s’est découragées en se persuadant que l’on était pas capables, qu’on avait pas les compétences, pas la force, pas les moyens, pour désamorcer cette logique qui nous fait repousser à toujours plus tard le moment d’exprimer nos colères et nos désirs.

 

 

 

 

Sur le chemin du retour, on était euphoriques. On se sentait légères, fortes, soudées, avec le sentiment que rien ne pourrait plus nous arrêter. Ce sentiment de puissance, on n’a pas l’intention de laisser qui que ce soit nous l’ôter, mais bien de le faire grandir.

 

 





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