Cédric Herrou, du paysan au militant pour les droits humains

Comment un paysan du fin fond de la vallée de la Roya, sans engagement particulier, devient-il en quelques années un militant résolument en lutte pour les droits humains, aidant des milliers de personnes en migration à passer la frontière franco-italienne, jusqu’à faire condamner le Préfet des Alpes-Maritimes ou modifier la loi afin de lui faire mieux refléter le sens du mot « Fraternité » gravé dans le marbre de la Constitution ? C’est l’histoire de Cédric Herrou à travers ses propres mots que nous vous proposons aujourd’hui d’écouter.

C’est un paysage de désolation que la Mule découvre en traversant la Roya, où la rivière débordée de son lit il y a quelques mois, a détruit berges, routes, éventrant et emportant des dizaines de maisons dans ses eaux troubles. Un paysage où l’imagination dessine sans peine sur les immenses falaises escarpées et noyées dans la brume, le péril vécu par ces milliers de personnes venues principalement d’Afrique ou d’Orient, auxquelles l’État français fait une véritable traque, en dépit des traités internationaux dont il se fait par ailleurs l’hypocrite promoteur. Cédric Herrou nous reçoit dans sa ferme à flanc de montagne, devenue depuis communauté Emmaüs, où trône un curieux amoncellement de cabanes et de caravanes, juchées auprès d’une minuscule maison venue d’un autre temps. Une demi-douzaine de personnes de couleurs et d’accents aussi divers qu’est le monde, se sont affairées à la culture le temps de la matinée froide et pluvieuse, quelques autres ont pendant cela préparé le repas, qu’avant toute chose, la Mule est conviée à partager.

Tout a commencé en 2015. La vague d’attentats terroristes qui frappent la France comme d’autres pays européens a pour conséquence la stigmatisation massive de l’immigration. La réaction politique de l’État se manifeste dans la Roya par la militarisation intense de la frontière avec l’Italie, principal lieu de passage des migrations, à coups de contrôles, de présence policière massive, de refoulements brutaux. Cette fermeture de facto des points de passage frontaliers et l’accroissement des refus de territoire aboutit à la stagnation des personnes migrantes au niveau de Vintimille, côté italien, et à la multiplication des tentatives périlleuses de franchir la frontière par la montagne, entraînant de nombreux accidents et décès.

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Comme les autres habitant·es de la Roya, Cédric Herrou découvre les files de migrant·es qui, à la nuit tombée, tentent le passage par les routes ou les sentiers. À la peur du gendarme ou à la méconnaissance du droit succède rapidement un sentiment de devoir, celui de l’humanité, de l’entraide, de la solidarité, de la fraternité, et c’est presque par hasard que le paysan commence à convoyer des familles ou des mineurs isolés, leur permettant de rejoindre les pôles urbains où le droit leur autorise à déposer leurs demandes d’asile ou de prise en charge. Bientôt, l’indignation pousse le paysan à entreprendre ses initiatives solidaires sous la forme d’une action politique.

C’est en effet, assez rapidement, une première interpellation en flagrant délit – « flingue sur la tempe » – qui amène Cédric Herrou à médiatiser ses actes. Un article du New York Times plus tard, et le gouvernement bien embarrassé le prend en grippe, accentuant la militarisation de la Roya et la criminalisation des militant·es qui aident au passage des personnes migrantes : mises sur écoute, harcèlement policier, barrages, descentes, interpellations, judiciarisation… S’ensuit un long parcours judiciaire durant lequel Cédric Herrou ne cessera pas ses actions, accueillant des centaines de personnes sur sa modeste ferme cernée par les contrôles des gendarmes, et s’entourant de réseaux militants à même de l’accompagner dans son combat. Celui-ci va dès lors s’acharner à démontrer que l’État bafoue à la fois ses propres lois et les traités internationaux des droits humains auxquels il adhère. Voici le portrait d’un paysan, homme chargé de son territoire, à la porte toujours ouverte sur le monde et sur l’autre, venu donner le change à un système politique néolibéral qui s’appuie par essence sur l’oppression de l’être humain.

 

Reportage: Matt, Jude Mas, Ricardo Parreira.





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