À Aubervilliers, les Jardins des Vertus deviennent les Jardins à Défendre

L’expérience d’écologie populaire des Jardins d’Aubervilliers se solidifie de plus en plus, suite à une manifestation très suivie le 17 avril. Un mur en terre paille a été symboliquement construit en fin de semaine dernière entre les parcelles menacées et le chantier avoisinant les jardins. Retour sur une semaine de rencontres, de confrontations et de lutte.

Il est six heures du matin en ce samedi de printemps, le soleil n’est pas encore levé, l’air est frais et attaque les oreilles, le nez. Les visages sont encore plein de sommeil, mais les bras commencent déjà à bouger, et rapidement : des centaines de ballots de paille doivent être transportés dans les jardins pour commencer la construction d’un mur. La journée s’annonce longue, mais les militant.es sur place sont déterminé.es à accomplir leur tâche. Le mur doit courir tout le long des grillages qui séparent les Jardins des Vertus du parking sur lequel sera construite la piscine olympique d’entraînement prévue pour les JO 2024. Comme exposé dans notre article précédent, un hectare d’espaces verts précieux pour la ville albertvillarienne risque d’être détruit à cause du modèle économique choisi pour la piscine, qui impose la construction d’un solarium et d’équipements de loisir. La menace de bétonisation plane aussi sur le reste des Jardins si la construction du solarium se réalise. Le quartier du Fort d’Aubervilliers est en effet concerné par plusieurs projets d’aménagement : un écoquartier et la nouvelle gare du métro 15 du Grand Paris, en plus de la piscine des JO.

Photo par le collectif de défense des Jardins d’Aubervilliers (telegram)

La semaine qui vient de passer a été intense. Le samedi 17 avril, une manifestation d’un millier de personnes a défilé de la mairie d’Aubervilliers jusqu’aux Jardins, réclamant plus d’espaces verts pour la ville et une vraie possibilité pour les habitant.es de décider de comment gérer leur territoire. À la fin d’un cortège festif et carnavalesque (avec des grosses marionnettes, des masques d’animaux pour tous.tes, un dragon et une grenouille de papier mâché) une chaîne humaine s’est constituée dans le parking et a fait le tour en rentrant dans les jardins. Les deux bouts de la chaîne ont pu se retrouver face à face, séparés par le grillage qui a été transformé en barricade symboliquement. Cette action a été l’occasion d’une confrontation entre le président de l’association des Jardins, Philippe Frette, et les membres du collectif de défense, chose que Le Parisien n’a pas manqué de souligner, démontrant une mauvaise foi et une manque de compréhension de premier niveau. En réalité, ce conflit met en lumière une dynamique plus profonde : la peur du président de l’association (dont, par ailleurs, Le Parisien oublie de mentionner les sympathies d’extrême droite affichées dans ses publications pour Riposte Laïque) de perdre le contrôle sur les jardins. Le collectif de défense inclut aussi des non-jardinier.es, a comme objectif de rendre les jardins plus accessibles aux citoyen·nes et revendique l’autogestion de cet espace, chose qui minerait l’autorité du président au sein du bureau de l’association des Jardins, seule interlocutrice de Grand Paris Aménagement (GPA, propriétaire des terrains du Fort d’Aubervilliers, y compris les Jardins des Vertus et les Jardins familiaux de Pantin) jusqu’à maintenant.

Au contraire, le collectif de défense revendique une plus grande ouverture au public et une gestion du lieu plus démocratique. Les soutiens et les ami.es des jardinier·es ont pu profiter de cet espace de paix et partager un pique-nique le jour même de la manifestation. Ensuite, les Jardins ont été déclarés Jardins à Défendre et ouverts au public tous les après-midi pour faire monter la mobilisation contre GPA et son projet de bétonisation. Des ateliers de semis, de cercles de discussion et d’autres événements de rencontre ont été organisés pendant la semaine et ont permis de tisser des liens solides entre jardinier.es et soutiens de la lutte.

La semaine a été par ailleurs marquée par un signe encourageant : le chantier de destruction des cabanes des jardinier.es expulsé.es a été arrêté par l’inspection du travail pour au moins un mois à cause de la manipulation de taules d’amiante sans protection par les ouvriers des entreprises Urban Eco et Pian, comme révélé par l’enquête menée par Le Média. Cette nouvelle tombe dans une période déjà compliquée pour Solideo (l’organisme de livraison des travaux pour les JO) et Grand Paris, qui doivent faire face à un scandale pour des propos sexistes et racistes (Solideo) et à une plainte portée contre le président de GPA pour « prise illégale d’intérêts », « détournement de fonds publics », « faux et usage de faux ». Cela laisse un temps, à qui s’est mobilisé pour les jardins, afin de s’organiser, et c’est dans ce cadre que l’idée du mur en terre paille a été proposée.

Ivan, architecte militant et membre du collectif, a lancé l’idée : « C’est pas évident avec la paille mais l’idée c’est de protéger progressivement ce site, on va créer une barrière pour se défendre contre les engins qui vont commencer à arriver et on veut créer une présence toujours plus forte ici ». Visiblement ça a marché, vue la quantité de personnes qui se sont présentées samedi et dimanche pour aider dans la construction du mur. Le contre-chantier est caractérisé par une ambiance collaborative et festive, c’est l’occasion de tisser des liens au sein du collectif et avec les jardinier.es. Maria vient des jardins de Pantin, où sa parcelle avait été initialement menacée elle aussi, car les déchets du chantier de la piscine auraient dû y être entreposés. Elle a commencé à jardiner il y a 7 ans avec son compagnon, qui a une parcelle depuis 30 ans, et elle affiche une forte solidarité avec les jardinier.es des Vertus : « Nous sommes venus ici en solidarité contre la construction du Solarium, on doit défendre ces lieux qui sont un poumon vert au milieu de la ville et des cités. Pour moi, on est légitimes même si on est pas directement concernés. De plus, nous savons que tôt ou tard ils vont détruire aussi les jardins de Pantin si on les laisse faire ».

Au sein des jardins, tout le monde ne soutient pas ouvertement la lutte de défense. Pour le bureau de l’association « il faut respecter le vote des jardiniers qui ont voté le protocole » avec GPA, comme rapporte Le Parisien. Mais pour le collectif, GPA et l’association n’ont pas donné toutes les informations aux jardinier.es et ont même été menaçants envers eux et elles. Ivan souligne : « On leur a dit: ‘si vous n’êtes pas d’accord avec le projet de solarium vous êtes tous.tes expulsé.es’. Donc forcement ils ont eu peur, ils ont dit oui à GPA pour la bétonisation ». La plupart des jardinier.es sont retraité.es et pas forcement habitué.es à se battre. Ils et elles n’affichent donc pas explicitement leur opposition au projet, mais malgré cela, on respire une ambiance de soutien de plus en plus diffuse. Plusieurs militant.es ont pu aider les jardinier.es dans leur travaux pendant le week-end. Dimanche après-midi Luis, un jardinier, nous approche à l’accueil pour nous offrir un café et des pasteis de nata. Sa compagne Anna m’approche et me dit : « c’est très bien tout ça, nous sommes avec vous, mais croyez-vous qu’ils vont gagner vraiment ? ».

En plus de cette hésitation parmi les jardinier.es, le collectif doit affronter la méfiance des voisin.es. Le point de vue de Maria sur la légitimité de la lutte, en effet, n’est pas forcement partagé par les habitants d’Aubervilliers. À l’entrée des jardins, je peux assister à une confrontation entre un militant du collectif et un passant, qui l’aborde en disant : « Je préfère une gare et une piscine pour toute la ville que des jardins qui sont juste pour une vingtaine de personnes ». Le ton ne monte pas trop, mais il est clair que les Jardins n’ont pas une image d’ouverture aux yeux de cette personne, et probablement des autres voisin.es. Ils sont vus avec jalousie par les personnes qui n’y ont pas accès, tout comme ils sont considérés comme un bien précieux par leurs usagers. Le président de l’association ne fait rien pour résoudre cette séparation, au contraire : dimanche soir, après le week-end de mobilisation, un message apparaît sur la porte, interdisant l’entrée à quiconque n’est pas un.e jardinier.e ou invité.e par l’un.e d’eux.elles. Il est donc assez ironique que la rage des habitant.es soit dirigée contre celles et ceux qui se battent pour les espaces verts et leur ouverture, et non pas contre ceux qui les menacent.




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