Loi de Programmation pour la Recherche : entre “libéralisation” et criminalisation de l’université

Elle était en route pour être définitivement adoptée. La loi de Programmation de la Recherche (LPR) a été votée par l’Assemblée Nationale aujourd’hui, mardi 17 novembre, à une large majorité, pour entrer en application en janvier 2021. Une loi bien loin d’être approuvée par le secteur concerné, puisque le milieu universitaire se mobilise depuis plus d’un an maintenant contre la LPR.

«  Rendre la recherche attractive »

Il est un point sur lequel universitaires et gouvernement se retrouvent : le monde de la recherche va mal. C’est en se basant sur ce constat que le projet de LPR est arrivé sur la table. Un objectif est annoncé : « rendre la recherche attractive ». Et pour ce faire, le gouvernement prévoit de débloquer pour la recherche publique près de 25 milliards d’euros sur 10 ans. Dans ce budget sont inclues entre autres des revalorisations salariales.

La LPR prévoit également la mise en place de CDI de missions, c’est-à-dire des contrats qui n’ont d’«indéterminée» que la durée de la recherche. En réalité, il s’agit d’un statut relativement précaire, puisqu’il est soumis à des contraintes de financement de la recherche. Ce texte évoque également la mise en place d’un statut de «pré-titularisation conditionnelle» qui s’appliquera aux jeunes chercheur∙ses.

Le projet n’est pas nouveau. Il avait été initié en 2019 par l’actuelle ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, Frédérique Vidal. Les différents syndicats ont eu le temps de se pencher sur le texte et d’en faire remonter les critiques.

Unanimité contre le projet de loi

Déjà, en février dernier, ielles étaient au pied de guerre à Montpellier pour contester ce projet de loi. A l’aube de l’adoption définitive du texte, et malgré la situation sanitaire difficile pour le militantisme et la contestation, ielles étaient encore une vingtaine sur le parvis de la Bibliothèque Universitaire à afficher leur mécontentement.

« Jamais il y a un unanimiste aussi important contre une loi. Cela dépasse même le cadre des syndicats, il y a un ras-le-bol du monde universitaire contre la ministre qui ne nous écoute plus » – FO

La grogne, elle vient d’abord des chercheur∙ses, qui voient cette loi comme une politique de précarisation de leur métier. Selon le syndicat SUD, « il va y avoir une mise en concurrence des recherches dans la recherche de financements. » Un véritable problème quand on sait, et c’est d’autant plus vrai dans le domaine des Sciences Humaines et Sociales, que la recherche est éminemment politique.

«  Cette réforme favorise la recherche des organismes privés, ce qui représente un risque énorme alors que le but premier de l’université est de développer, dans tous les domaines, un esprit critique et libre. La soumission aux financements privés est un véritable danger pour la recherche. » –  SNESUP

Les enseignant∙es chercheur∙ses se déclarent aussi victimes de cette nouvelle loi. La revalorisation salariale dont il est question ne s’appliquerait pas aux salaires des permanents mais seulement à ces emplois précaires. Ces dernier∙ères décrient aussi la valorisation de la formation payante au détriment de la formation continue, quasi-gratuite en France aujourd’hui. Autre problématique, celle du possible contournement du Conseil national universitaire, qui peut fortement déséquilibrer la valeur scientifique des intervenant·es en restreignant la procédure nationale de “qualification” des enseignants chercheurs.

Les étudiant∙es concerné∙es

Assez peu mobilisés depuis le lancement du projet de loi, les syndicats étudiants semblent se jeter un peu plus dans la bataille. Et pour cause, un dernier amendement adopté récemment par la Commission Mixte Paritaire du Parlement criminalise « le fait de pénétrer ou de se maintenir dans l’enceinte d’un établissement d’enseignement supérieur sans y être habilité […] ou y avoir été autorisé […], dans le but de troubler la tranquillité ou le bon ordre de l’établissement ». Le délit devrait être alors passible de 3 ans de prison et de 45 000 euros d’amende.

Pour le Syndicat de Combat Universitaire de Montpellier, il s’agit là d’une « dérive autoritaire de l’Etat et sa bureaucratie ». Même son de cloche chez Solidaires étudiant∙es qui dénonce une volonté de « faire passer [leurs] combats contre les inégalités pour des crimes ».

« Bloquer, puis occuper (car cela est souvent de pair) une fac c’est établir un rapport de force, c’est le moyen de montrer qu’il y a une volonté de rupture des étudiants avec la conjoncture du moment. Aussi, et peut-être surtout, c’est envisager de massifier le mouvement. […]Bloquer ce n’est pas juste ne pas aller en cours, taguer et faire un jardin partagé, c’est aussi et surtout rencontrer des gens, tisser des liens, construire une pensée, jouer, jouir pour essayer d’aller au-delà de la simple occupation. C’est réinvestir son temps, son espace, les repenser. C’est montrer aux gens qu’ils ne sont pas seuls dans cette volonté de briser la routine autant que d’effectuer une critique radicale. » -SCUM

Le problème de cet amendement, c’est aussi qu’il reste malgré tout assez vague, puisqu’il ne s’agit pas explicitement des blocages. « On est en train de nous priver d’espaces d’expression, assène Chloé, syndiquée Solidaires étudiant∙es. Pourtant la fac, elle est à nous. Il y a des chercheur∙ses, des profs. Mais nous les étudiant∙es on est majoritaires, on ne peut pas nous priver de cet espace. »

De nouveaux rassemblements prévus

« Nous n’abandonnerons pas ». C’est le leitmotiv des contestataires qui comptent bien continuer la mobilisation. « Pour mobiliser les étudiant∙es, on va peut-être jouer sur la communication et les réseaux sociaux, puisque l’amendement passe pendant le confinement, alors que beaucoup sont rentré∙es chez leurs parents », explique Inès, syndiquée étudiante. Côté chercheur∙ses, on ne baisse pas non plus les bras, d’autres rassemblements seront organisés puisque l’accès au campus reste libre.

Toustes font front commun contre cette loi qui, selon certain∙es militant∙es s’inscrit dans un mouvement assez international de réduction des libertés académiques. Des problématiques qui inquiètent de plus en plus, alors que la loi de sécurité globale est en passe d’être adoptée dans les prochains mois. Une interrogation résonne chez toustes : « Je ne sais pas comment on va s’en sortir ».

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