Procès de Camille Halut, le piteux acharnement de la police et du Parquet

Des dépositions qui se révèlent imprécises ou fausses, des témoignages contredits par des vidéos, une enquête menée par les subordonnés du commissaire qui attaque la prévenue, un témoin CRS qui a des hallucinations auditives, le Parquet qui s’acharne à qualifier une improbable rébellion…

Le procès de Camille Halut, observatrice de la Ligue des Droits de l’Homme à Montpellier, qui se tenait ce jeudi 12 décembre au tribunal correctionnel, a parfois pris des airs croquignolesques, tant le dossier monté par la police et le Parquet contre la jeune femme, ne résiste pas à la réalité des terrains de manifestations actuels, comme de la sombre période politique que nous traversons.

En ouverture, le président procède à un bref rappel des faits pour lesquels se tient cette audience (voir notre article : Vague d’interpellations d’observateurs à Montpellier). Camille Halut est interpellée le 21 septembre 2019, sur la place des Martyrs de la Résistance à Montpellier, au cours de l’acte 45 des Gilets Jaunes. Elle est alors placée en garde à vue, puis inculpée pour rébellion par résistance violente, commise envers Patrice Buil, commissaire divisionnaire responsable du dispositif de maintien de l’ordre ce jour-là, dissimulation du visage sans motif justifiable, refus de prélèvement ADN et refus de signalétique par empreintes et photographies.

Camille Halut dès sa première déclaration, met le doigt sur l’enjeu du procès qui s’apprête à se tenir : “La saisie des matériels de protection en manifestation est laissée à la discrétion des forces de l’ordre. Nous avons besoin d’une jurisprudence pour préciser le droit en la matière.”

La défense annonce la couleur

Les deux avocats de la prévenue interviennent dès le début de l’audience pour déposer deux requêtes en nullité, ce qui annonce hautement la couleur de leur plaidoyer à venir. Nullité d’abord de la garde à vue, les conditions d’interpellation n’auraient pas respecté l’article 15-4 du code de procédure pénale, le PV d’interpellation ne mentionnant pas les noms des agents interpellateurs. Nullité ensuite, de la procédure, pour cause d’impartialité. Le commissaire s’étant constitué victime de l’acte de rébellion reproché à la prévenue, n’est autre que le chef des policiers ayant mené l’enquête sur laquelle se basent ces poursuites…

Celle-ci, durant la garde à vue, n’a donné lieu à aucune confrontation entre la prévenue et les policiers concernés par son interpellation, ni plus d’auditions de témoins autres que des policiers, aucune recherche de vidéos sur Internet non plus contrairement aux récents us et coutumes des enquêteurs, ni d’analyse de vidéos de témoins. La GoPro du commissaire Buil n’a pas non plus été saisie et versée aux éléments matériels, et pour cause, il se trouve qu’elle ne fonctionnait malencontreusement pas au moment de l’interpellation de Camille Halut. Les déclarations de l’observatrice n’ont pas plus été prises en compte dans le déroulement de l’enquête. La défense considère donc celle-ci complètement à charge.

Le procureur est amené à se prononcer sur ces demandes. Il rejette la nullité de la garde à vue, en avançant que c’est un code matricule, correspondant à celui du commissaire, qui a été prononcé au moment de l’interpellation et mentionné sur le PV d’interpellation. Pour se confronter à la demande de nullité de procédure, il rappelle et met en avant, non sans susciter quelques rires dans la salle au grand dam de l’huissier légèrement psychorigide, le rôle et l’indépendance du Parquet, qui instruit à charge et à décharge, valide ou invalide le travail de la police, selon ce qu’il respecte ou non le code de procédure pénale. En miroir avec l’injonction des avocats, on peut ainsi déceler ce qui guidera le réquisitoire du Parquet dans ces quelques propos.

Une enquête d’une fragilité confondante

Le président souhaite revenir sur les conditions de l’interpellation de Camille Halut. Le PV d’interpellation mentionne que des “hostilités” (des jets de pétards et de fumigènes ainsi que des insultes) ont déjà eu lieu dès 14h45, au cours de cette manifestation qui réunissait trois à quatre cents Gilets jaunes. L’observatrice est interpellée à 16h15, après avoir refusé la confiscation de son matériel par le commissaire divisionnaire Buil, qui procède alors à l’interpellation. Le juge demande à l’observatrice si elle conteste les faits qui lui sont reprochés, comme elle l’a déjà fait lors de sa garde à vue. La jeune femme acquiesce.

Il procède alors à la lecture du PV d’interpellation du commissaire Buil. Celui-ci, relatant les faits, déclare n’avoir d’abord pas identifié la jeune femme en tant qu’observatrice, malgré le casque siglé “OBSERVATEUR” et la chasuble de la Ligue des Droits de l’Homme, qui font justement partie de l’attirail permettant de remédier aux soucis d’acuité visuelle de certains policiers et plus rarement, manifestants. Son récit semble se concentrer sur l’importance à ses yeux du casque et du masque à gaz portés par la jeune femme, qui constituaient un terrible délit de dissimulation du visage. Il décide alors de confisquer le matériel de protection de Camille Halut, qui refuse et se met à “crier en vue d’ameuter la foule“.

Le président interroge l’observatrice, qui infirme le discours du commissaire. “Cette personne savait parfaitement qui j’étais. En manifestation, les hauts gradés de la police m’appellent quasiment tous par mon nom et mon prénom. En tant qu’observatrice de la LDH, je porte ce matériel uniquement pour me protéger, lorsqu’il y a du gaz CS. […] Or à ce moment là, il n’y avait pas de violences, ni de gaz, donc je conteste avoir eu le visage dissimulé.” La jeune femme explique qu’au moment où Buil l’interpelle, elle ne porte pas son masque à gaz qui est autour de son cou. Et qu’elle conteste également les coups qu’a déclaré avoir reçu le commissaire divisionnaire lors de l’interpellation.

C’est au tour de Patrice Buil d’être entendu, qui explique avoir été missionné par le préfet le 21 septembre pour assurer le dispositif de maintien de l’ordre de l’acte 45. La cinquantaine ou pas loin, brun, grand et massif dans son costume, il s’exprime avec une voix grave à l’accent rapide de chez nous. Après plusieurs interpellations pour des dégradations et jets de projectiles, il est envoyé avec sa compagnie pour bloquer la jonction entre la place de la Comédie et la Préfecture. Et reçoit l’ordre du procureur de saisir le matériel apparent et de procéder à des relevés d’identité. Le président et ses assesseurs semblent avoir bien étudié le dossier, et c’est avec un peu d’agacement qu’ils constatent que le commissaire commence à bafouiller dès le début de son audition.

Les incohérences du commissaire divisionnaire

Le tribunal revient en effet aux derniers propos de Camille Halut, et s’étonne des familiarités et autres sympathiques petits coups de pression que se permettent parfois des policiers à son égard. Lorsqu’il s’agit de confirmer si oui ou non, il savait qui était la jeune femme au moment où il l’interpellait, Buil finit par admettre qu’il l’a reconnue au bout de quelques temps.

Le président lui-même parvient alors à faire admettre au commissaire que la dissimulation du visage ne semble pas caractérisée, puisqu’il concède avoir reconnu formellement l’observatrice. On revient également rapidement sur le fait que le commissaire Buil décide d’emmener cette dernière au poste pour procéder aux contrôles et à la confiscation de son matériel, tandis que de nombreux manifestants présents sont eux aussi arnachés de la sorte et pourtant laissés libres de leurs mouvements.

Le commissaire explique ensuite qu’un dialogue de sourd s’engage entre lui et la jeune femme qui se met à crier, et dont il a peur qu’elle ne prenne la fuite. En effet, une tentative de se soustraire au contrôle est reprochée par le dossier à l’observatrice de la LDH. C’est confus : “Elle m’écarte le bras, alors que je la retiens, plusieurs fois.” Le président revient aussi sur les prétendues “violences” qu’aurait subi le commissaire Buil lors de cette tentative de “rébellion”.

Le commissaire a senti un coup, sur la cheville. “J’étais plus outré que touché…” Alors que le PV d’enquête mentionne plusieurs coups, dont certains portés sur des boucliers, le commissaire revient sur ses propos lors de l’audience et n’évoque désormais plus qu’un seul coup, de pied… Tout en insistant sur la volonté de la jeune femme de se soustraire au contrôle. Un des assesseurs s’interroge sur le fait que le commissaire place l’observatrice en garde à vue alors qu’il l’a bien personnellement reconnue. Et lui a proposé un récépissé confirmant la confiscation de son matériel, ce que la jeune femme confirme bien volontiers au juge.

Vient alors le moment, plutôt savoureux, de l’audition en visio-conférence, d’un CRS alors sous les ordres de M. Buil, témoin des faits reprochés à la jeune femme. T., 46 ans, brigadier : “On a vu arriver M. Buil et son assistant avec Camille Halut. Le commissaire a demandé à Mme. Halut de lui remettre son masque, elle a refusé.” Le président demande au témoin s’il considère avoir assisté à une rébellion par résistance violente, ou à une tentative de fuite : “Elle avait des propos véhéments, s’est débattue.” Le commissaire donne alors l’ordre d’interpellation.

Un témoignage quelque peu pagnolesque

Mais le président insiste : “Diriez-vous que Mme Halut a opposé une résistance ? – Je n’ai pas assez bien vu la scène.” Le témoin en question n’a d’ailleurs assisté qu’à la deuxième partie de celle-ci, alors que la jeune femme est emmenée derrière un premier rideau de CRS pour être contrôlée. Le brigadier explique au tribunal que Camille Halut est restée calme, mais a interpellé “les gens à venir à l’aide“, et crié : “lls m’enlèvent mon masque, mes lunettes, ils n’ont pas le droit !” “On soustrait Mme Halut et on l’extrait derrière le barrage, au niveau de la caisse d’Épargne.

C’est à ce moment que le brigadier voit le fameux “coup de pied” porté par l’observatrice LDH. Le tribunal n’a pas même besoin de l’interroger, le témoin précise tout de suite de lui-même qu’il ne sait pas, “si le coup était intentionnel ou non“. Le président saisit l’occasion de le cuisiner un peu : “Je ne vois pas comment on peut hésiter sur l’intentionnalité d’un coup de pied. Le coup était-il intentionnel ou non ?” “- Si, si, il était intentionnel…” s’empresse d’ajouter le témoin, aussitôt taillé par le président qui ne s’empêche pas de relever ses contradictions. “Peut-on selon vous penser que ce coup de pied ait pu être involontaire ?” “- Oui, car madame Halut était calme avec nous.”

Le juge revient sur le soi-disant appel à la rébellion, lancé par la jeune femme et rapporté par les PV d’enquêtes. Le témoin confirme avoir entendu la jeune femme crier “Rébellion ! Rébellion !“, ce qui fait bondir les conseils de Mme Halut qui s’empressent d’annoncer au juge que ces termes sont faux et que les vidéos versées au dossier le prouveront. Pour finir, le témoin confirme ne pas avoir constaté de dissimulation du visage de l’observatrice lors des faits incriminés.

Dans la salle, une certaine excitation règne. Tout le monde a hâte de voir les vidéos en question, tant elles semblent déterminantes pour expliquer et révéler les incohérences et lacunes de l’enquête. Mais avant de procéder au visionnage de celles-ci, la défense demande à pouvoir questionner le commissaire Buil, ce que le juge lui autorise. “M. Buil, quand vous voyez Camille Halut, son casque, de quelle couleur est-il ?” “- Il est gris” répond fébrilement le commissaire, tout en s’empressant d’ajouter qu’effectivement dans son PV d’audition il a parlé d’un “casque rouge” et n’a pas bien relu sa déposition.

La défense s’étonne d’un tel perfectionnisme dans les témoignages et le déroulé de l’enquête visant une observatrice de la Ligue des Droits de l’Homme. De même, la déposition de Patrice Buil révèle d’autres incohérences : il déclare avoir reçu un coup de pied au moment de l’interpellation de la jeune femme, tandis que celui-ci, “confirmé” à l’audience par le témoignage du CRS, est censé s’être déroulé dans un deuxième temps, alors que Mme Halut est emmenée derrière le barrage des policiers pour être contrôlée. Tout cela semble bien confus aux yeux des juges.

La défense passe à l’attaque

Le procès se renverse, et c’est la défense qui se fait inquisitoire et tacle le commissaire Buil sur toutes les incohérences de son PV d’audition. Sur la notion de fuite par exemple, l’homme est sommé de s’expliquer : c’était moins une fuite que “de se comporter comme une ado rebelle” lâche-t-il, provoquant des rires et des indignations dans le public, que l’huissier s’empresse de réprimer avec des yeux menaçants. La défense rappelle les propres termes de M. Buil dans sa déposition : Mme Halut a “opposé une résistance violente“, parlant de “violences volontaires”. Le commissaire est donc amené à se contredire une nouvelle fois devant le tribunal.

La défense revient aussi sur la GoPro de Buil, dont il est tantôt déclaré qu’elle est “restée en veille” ou que “l’enregistrement n’a pas fonctionné“. Les avocats de Mme Halut, rappellent également que le commissaire Buil est le responsable des premières poursuites engagées envers la jeune femme pour “entrave à la circulation“, procédure qui a été complètement démontée et a abouti à une relaxe. Me. Michel Tubiana dénonce donc un “acharnement policier” sur Camille Halut, de la part de Patrice Buil, qui connaissait très bien la jeune femme et l’a donc choisie délibérément, parmi toutes les autres personnes masquées présentes, pour lui faire subir une “procédure d’office“.

L’avocat interpelle alors le commissaire sur le rôle d’un observateur de la Ligue des Droits de l’Homme en manifestation : “Ah ça! Je sais pas!” s’exclame non sans un peu d’ironie M. Buil… Ce qui ne suffit pas à occulter le fait, selon la défense, que le commissaire est intervenu auprès de Mme Halut, en la reconnaissant et constatant que celle-ci était en train de filmer les opérations de fouille qui se déroulaient. Cela constituerait donc une entrave à la liberté d’observer. L’avocat rappelle la déposition dans laquelle M. Buil dit ne pas reconnaître Mme Halut, ce qui serait donc un mensonge.

Des vidéos qui en disent long sur les objectifs de la police

Enfin, le moment tant attendu arrive : la projection des vidéos. Le juge souhaite débuter par celle de Mme Halut. Tout commence effectivement sur la place des Martyrs de la Résistance, l’observatrice se rapproche prudemment du cordon policier qui réalise des fouilles sur des manifestants. Lorsque M. Buil la voit et la reconnait, il vient immédiatement vers elle et on peut effectivement l’entendre la questionner sur le fait qu’elle filme la scène.

” Les policiers ne peuvent pas s’opposer à l’enregistrement de leur image lorsqu’ils effectuent une mission. Il est exclu d’interpeler pour cette raison la personne effectuant l’enregistrement, de lui retirer son matériel ou de détruire l’enregistrement ou son support.”

– Direction de la police nationale n° 2008_8433_0 du 23 décembre 2008, à l’intention du ministère de l’intérieur et des préfets.

Le commissaire annonce vouloir procéder à la confiscation du matériel de Mme Halut, ce à quoi celle-ci s’oppose, avant d’être emmenée. On ne distingue alors plus que le manteau de la jeune femme, mais dans le son, on entend M. Buil dire : “Ne me poussez pas, vous me donnez des coups!” Avant que l’observatrice ne se mette à crier en répétant : “Je suis observatrice de la Ligue des Droits de l’Homme, je refuse de donner mon matériel!” d’une voix de plus en plus tendue, difficilement soutenable à l’audience.

Alors que la bande son mentionne donc plusieurs coups, interrogé, M. Buil s’emmêle complètement les pinceaux sur la chronologie devant définir le moment du fameux coup de pied évoqué précédemment, entre premier et deuxième cordons policiers, interpellation et contrôle… Questionnée sur sa réaction, Mme Halut conteste toute violence, et explique avoir voulu, non pas provoquer une émeute – ce qui ne s’est d’ailleurs en rien déroulé – mais alerter les journalistes présents sur les lieux qu’une arrestation ou une confiscation arbitraire se déroulait. D’autant que la jeune femme n’en démord pas, pour elle, Buil en l’accusant de lui donner des coups, était en train de monter une incrimination bidon, ce qu’elle prétend pouvoir démontrer grâce aux vidéos versées au dossier.

Plusieurs fois, le rôle et les prérogatives des observateurs de la Ligue des Droits de l’Homme sont évoqués, par les assesseurs ou le juge, puis même remis en question par le procureur. En effet celui-ci remet en cause le fondement de la mission de la LDH lors des faits incriminés, sous prétexte que l’environnement de la scène était exempt de “violences policières” : la jeune femme n’avait donc pas à filmer à ce moment là. Le procureur sous-entend également ironiquement qu’on accuse le témoin CRS d’avoir corrompu son témoignage, et questionne quel intérêt pourrait donc y trouver ce dernier, ce qui déclenche de nouveaux rires dans la salle. Le juge rebondit et demande si Patrice Buil est capable de reconnaître son témoin sur les images, qu’on propose de repasser. Le commissaire confirme qu’il n’en est pas capable.

Vient ensuite la projection d’une vidéo rassemblant quatre points de vue synchronisés par le son et l’image, dont certains sont présents en ligne sur Youtube, et qui doivent permettre selon la défense, d’argumenter sur le “coup monté” tendu par la police à l’observatrice, et de mettre en lumière toutes les incohérences ou les mensonges de l’enquête. Un des assesseurs s’étonne : “Vous êtes prévenue, et c’est vous qui arrivez avec tous les éléments techniques !” “- Oui, répond posément la jeune femme, c’est déplorable que la police n’ait pas pu faire ce travail-là.” Parfaitement déplorable.

Car le visionnage de la vidéo synchronisée va finir d’enfoncer le clou de la défense, dans ce procès qui confine de plus en plus au ridicule et révèle une enquête faite de tripatouillages montés à la va-vite, délégitimés par les déclarations contradictoires de Buil lors de l’audience. La vidéo permet de voir que le commissaire, alors qu’il accuse la jeune femme de lui donner des coups, semble simuler, voir mimer, bien plus que de subir, l’effet d’une gifle, dans un geste théâtral par trop démonstratif.

Alors qu’il vient de répéter plusieurs fois “Ah ! vous nous donnez des coups ! Madame, vous nous donnez des coups !” malgré les dénégations de l’observatrice, le commissaire Buil semble simuler une gifle, alors que la main de la jeune femme que l’on distingue sur les images, demeure parfaitement immobile.

Le procureur tente de minimiser, et polémique sur les questions de synchronisation de ce genre de vidéos, bientôt rejoint par l’un des assesseurs qui ne semble pas tout à fait en pointe sur les questions informatiques. On voit ensuite le moment où le commissaire accuse la jeune femme de lui donner des coups de pied, ce qu’on ne constate pas sur la vidéo, que nous avons pu consulter à nouveau. En faisant très attention au son, on constate que M. Buil a accusé de nombreuses fois l’observatrice de lui porter des coups, mais qu’au procès il déclare n’en avoir reçu qu’un, comme si il revenait sur ses déclarations pour coller à la réalité des vidéos, qui ne montrent aucune violence visible. Par ailleurs, on ne peut entendre à aucun moment l’appel à la rébellion prétendument lancé par Mme Halut.

Moment précis où le commissaire Buil dit recevoir des coups de pied. Camille Halut (pantalon et chaussures noirs) est entourée de nombreux policiers. On ne peut apercevoir aucun coup à l’image.

Une témoin, une jeune femme habitant la place, vient raconter à la barre comment elle a vu la scène depuis son balcon. Elle ne connaissait pas Camille Halut avant ce 21 septembre 2019. Ce qu’elle décrit pour elle a été une arrestation “violente“, un terme un peu excessif qu’elle explique en regard du contexte de la scène, qui n’était pas du tout violent, et à la dynamique qui a coordonné l’interpellation de l’observatrice. Il n’en faut pas plus au procureur pour s’acharner sur la jeune femme et remettre en question sa “vision de la violence“.

On passe ensuite rapidement sur la deuxième partie du dossier, qui concerne le refus de signalétique et de prélèvements lors de sa garde à vue par la jeune femme. Celle-ci tente un ni-oui ni-non, dans le fait que rien dans son PV de garde à vue ne démontre qu’elle n’a ni accepté, ni refusé, les demandes de prises de signalétique (empreintes et photo) et de prélèvement. De plus, elle prétend avoir confondu signalétique et prélèvement ADN. Sa position, un peu radicale dans sa défense, tend à donner corps aux récriminations du procureur et suscite même un poil d’agacement chez le juge et ses assesseurs.

Le Parquet abandonne la dissimulation mais s’acharne à qualifier la rébellion

S’ensuit alors le réquisitoire du procureur, dans ce nouveau procès pas moins bancal que le premier intenté à l’observatrice de la Ligue des Droits de l’Homme. Le représentant des intérêts de l’État concède immédiatement des témoignages peu rigoureux, dans les actes qui ont justifié l’arrestation et le placement en garde à vue de Mme Halut. Tâchant de mettre tous les protagonistes des faits dans le même panier, il évoque “une scène compliquée” et tente de relativiser l’impact des preuves vidéos, qui ne remettraient pas en cause la bonne foi des policiers.

Le procureur, ne pouvant effacer les contradictions des dépositions et auditions, défend ainsi le commissaire Buil sur la question de la dissimulation du visage, en pestant contre la difficulté de caractériser ce délit par le flou même de la loi qui le définit. Le procureur tente aussi de casser la version de la défense selon laquelle il y aurait eu machination policière, en essayant d’arranger et de rendre plus cohérente la version de Buil, ce qui le pousse parfois à s’arranger avec les déclarations du policier et le sens évident de celles-ci, non sans susciter quelques remous dans la salle. Il abandonne toutefois les poursuites pour le délit de dissimulation du visage.

Il se lance ensuite dans une tentative de justification des faits de rébellion. “Quand bien même, l’on pourrait subir une interpellation injustifiée, que fait on dans ces cas là ? On peut intervenir auprès du Parquet…” Nouveaux rires dans la salle. “Là, on a une attitude de rébellion, avec une volonté de filmer ostentatoirement”. En gros, la jeune femme aurait du subir son interpellation injustifiée et la confiscation de son matériel sans susciter tout ce ramdam. Le procureur maintient aussi la “réalité des violences” avec ce coup de pied, qui ne repose pourtant en réalité que sur les témoignages de Buil et d’un CRS, et n’est caractérisé en rien par des éléments matériels. Il poursuit donc la jeune femme pour rébellion. Il ne requiert pas d’interdiction de manifester, mais une amende de 2000€ pour les deux infractions principales retenues. En somme, l’État se mouille un peu pour soutenir sa police, mais lâche du lest sur ses réquisitions.

La défense dénonce un acharnement policier et politique

Vient ensuite le plaidoyer de Mes. Tubiana et Ottan, pour la défense. Le premier, de sa voix profonde, revient sur ce qu’est cet acte citoyen d’observation, nécessaire au contrôle de la démocratie et des libertés, et au fait que les policiers, qui ont le monopole de la violence, n’outrepassent pas leurs droits. “Si la justice peut-être observée, comme c’est le cas dans ce tribunal, alors la police doit pouvoir l’être aussi“. Selon l’avocat, qui est aussi président d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme, cette dernière et son travail représentent aussi une garantie, pour l’exercice indépendant de la Justice.

Me. Tubiana reprend toutes les incohérences du commissaire Buil au travers des PV. Le casque tantôt gris, tantôt rouge, le visage d’abord masqué puis découvert, une résistance violente avec tentative de fuite ou un comportement d’ado rebelle, une observatrice identifiée ou non ? L’avocat estime que l’interpellation, le placement en garde à vue et les poursuites, se basent sur le fait que Patrice Buil reconnaît Camille Halut alors qu’elle est en train de filmer son opération policière. “Soit l’on doit mettre en cause le Parquet dans ses ordres et dans ses poursuites, soit alors l’incompétence totale” du commissaire Buil.

A moins que ce ne soit là une tentative d’intimidation policière, fait mine de s’interroger Me Tubiana : avec un commissaire divisionnaire qui saisit la première occasion venue pour intimider Camille Halut avec une interpellation et des poursuites, en procédant à une arrestation sans motif légal, qu’on tentera de justifier maladroitement par la suite. Me. Tubiana rappelle que le doute doit profiter au prévenu et demande la relaxe sur tous les faits incriminés. Il rappelle aussi au tribunal que c’est le deuxième procès que subit l’observatrice, qui a passé par ailleurs presque soixante heures en garde à vue suite à ses missions d’observation.

Le Parquet français, qui n’est plus reconnu suffisamment indépendant par la CEDH pour pouvoir émettre des mandats d’arrêts européens, est fustigé par l’avocat. “La Justice devrait tenir compte que le Parquet suit une enquête bâclée, et donc nuit à la crédibilité de la Justice et de la Police.” Voulons-nous toujours une société avec “une presse libre, des organisations non gouvernementales, des observateurs” ? Me. Tubiana finit par un petit dicton : “Il n’y a pas pire aveugle que celui qui refuse de voir.

Vient ensuite le tour de Me. Alain Ottan, deuxième conseil de Camille Halut, de faire son plaidoyer et de mettre en lumière, reprenant le sens du discours de son confrère, que c’est là la question de l’indépendance de la Justice et de sa crédibilité face aux agissements d’une certaine police, qui est en jeu. Il rappelle les nombreux rapports de la Ligue des Droits de l’Homme quant aux violences policières notamment depuis le mouvement des Gilets Jaunes, et son travail qui a abouti à de nombreuses saisies de l’IGPN.

Alain Ottan ne passe pas par quatre chemins pour donner un sens plus large à toute cette affaire : “les policiers détestent Camille Halut. Ils ne la supportent pas, et tout est bon pour l’intimider. Le procureur nous dit que la parole de la police est sacrée” mais que faire de toutes les incohérences qui jalonnent ce dossier ? Me. Ottan appelle les juges à prendre en compte l’instrumentalisation de la Justice par la police pour intimider Camille Halut. Il demande la relaxe et la remise immédiate de son matériel.

Après 3h30 d’une dense audience, le juge renvoie finalement le délibéré du procès. Lors du premier procès de Camille Halut, le tribunal s’était offusqué d’une forme d’instrumentalisation de la Justice, au regard d’un dossier monté de toute pièces par la Police pour incriminer l’observatrice. Rendez-vous donc le 16 janvier 2020, à 14h, pour un verdict très attendu.

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