Crise du logement : quand l’État démissionne, l’explosion de la précarité

Peu avant le confinement, la Mule rencontrait à l’occasion d’un week-end d’ateliers et de rencontres autour du mal logement plusieurs acteurs en lutte sur cette problématique peu médiatisée et pourtant cruciale dans notre société. Des travailleurs sociaux, des militants issus de collectifs tels que Droit au Logement ou des mouvements squats, se réunissaient un vendredi soir de février pour dresser un état de la question du logement et partager, parfois confronter, les témoignages de leurs expériences respectives. Ils recevaient des membres de DAL national venus de Paris, tels que Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole du mouvement.

En temps de crise, les milieux squats à la rescousse

Jacques Couveinhes, du Mouvement National des Chômeurs et Précaires travaille dans l’associatif depuis 20 ans, participant au relogement des sans domicile fixe et précaires sur Montpellier. Au-delà de la prise en charge, il est nécessaire d’effectuer sans cesse des pressions sur la mairie, la Préfecture, en passant parfois par des plaintes, pour les obliger à respecter leurs obligations. “Beaucoup de personnes sont mortes à cause des expulsions…” Le militant se souvient d’une grosse opération de réquisitions en 1994 à laquelle il a activement participé. Sur l’avenue de Lodève, plus de 400 personnes avaient été relogées. Elles furent expulsées un an plus tard, en plein hiver. “Quatre personnes sont mortes à la rue.” Après avoir participé à l’organisation de 23 occupations entre 1994 et 2003, Jacques se satisfait qu’aujourd’hui la relève soit là.

En effet, à Montpellier, face à l’accroissement permanent du nombre de personnes à la rue, de mineurs isolés ou de migrants et demandeurs d’asile délaissés dans le labyrinthe bureaucratique kafkaïen de l’État (voir notre article : Rétention illégale et expulsions de demandeurs d’asile géorgiens), les collectifs squats se sont multipliés et avec, les réquisitions de bâtiments, pour faire face à cette grave crise du logement. Comme nous l’avons relaté récemment dans un reportage (En pleine crise du coronavirus, les luttes sociales pallient l’incurie de l’État), les militants, en anticipant une possible expulsion – annoncée par voie de presse par le nouveau Préfet Jacques Witkowski -, visant les “sept plus gros squats” de la ville (1700 personnes concernées), ont activement préparé l’inclusion dans le droit commun (dossiers DALO, recours, etc) d’un certain nombre des personnes hébergées, et la réquisition de nouveaux lieux. Ces actions auront opportunément permis à de nombreuses personnes en incapacité d’accéder à un logement, de pouvoir finalement faire face dans des conditions dignes au confinement lié à la crise du coronavirus.

L’Utopia 003, squat des anciennes archives de l’Hérault

Gwen, cofondatrice du collectif Luttopia qui gère le squat des anciennes archives départementales dans le quartier des Beaux-Arts, est active depuis plus de six ans. L’Utopia 003 tient depuis trois ans et demi, malgré les menaces d’expulsion et les coupures d’électricité. Au moment de cette rencontre, le squat accueille 235 personnes, hommes, femmes, enfants, familles. Le collectif ne se contente pas d’héberger, puisqu’il effectue un conséquent travail administratif (DAHO, DALO, etc) et un accompagnement social sur le retour aux droits communs, notamment pour les migrants.

Quand l’État démissionne

Une action plutôt arrangeante pour l’État, qui se garde bien de l’entraver. Pour autant, la politique suivie par les services étatiques en terme de gestion des migrants n’améliore en rien la situation. La préfecture procède à des expulsions massives et ne reloge de manière pérenne qu’en moyenne 10% des cas. Le reste est en général envoyé en Centre de rétention administrative et peut subir une expulsion du territoire. Gwen s’interroge : “Le droit au logement est-il vraiment fondamental, dans la septième puissance mondiale ?”

Face à la politique répressive de l’État, les travailleurs sociaux, qui subissent de plein fouet l’abandon politique de nos décideurs, le manque de moyens, la surcharge des dossiers, souvent l’immobilité bureaucratique du système, et qui doivent faire avec les moyens du bord. Certains, par réseautage, en arrivent donc à devoir caser certaines personnes… dans des squats. On nage en pleine hypocrisie. Gwen rappelle également qu’à Montpellier, 174 enfants scolarisés vivent dans des squats. “Il y a des personnes qui travaillent, qui paient des impôts.

Les squats, dans les faits, assument ainsi les responsabilités de l’État, qui se doit d’assurer le droit au logement de tout un chacun sur son territoire. Le milieu squat à Montpellier permet ainsi l’hébergement de 2000 personnes. Ce chiffre dépasserait les capacités d’hébergement d’urgence des services sociaux. Pour Gwen, la montée de la délinquance qui fait alors les gros titres de la campagne municipale chaotique qui se déroule à Montpellier, est en lien direct avec la thématique du mal logement. Et difficile pour elle de ne pas voir la main noire des promoteurs locaux, qui marchant main dans la main avec les décideurs politiques, ont fait flamber les prix de l’immobilier dans la ville. Il y aurait 44000 demandes de logement social rien que sur l’Hérault. Parallèlement, on estime qu’à Montpellier, 4000 personnes sont en situation de mal-logement ou SDF.

Dans les quartiers populaires, bailleurs requins et promoteurs vautours

Militant de longue date, très actif auprès des cités et quartiers populaires, Madani Marzuk a participé depuis deux ans à la fondation de l’antenne locale DAL-HLM Nîmes. Dans les banlieues délaissées, il a vu la violence se démultiplier, à travers la mort de la vie économique, sociale, associative et la disparition progressive des services de l’État. Il se rappelle, dans le passé, de l’incendie au Petit-Bard, quartier immigré historique qui s’est petit à petit ghettoïsé au fil du temps sous l’inaction des pouvoirs publics. C’était en 2004, les militants et habitants du quartier avaient ensemble réquisitionné un gymnase pour reloger 19 familles touchées par le sinistre, et réclamer pour celles-ci des logements décents. Un événement qui avait débouché sur une dynamique positive pour les habitants du quartier, qui n’a depuis cessé d’être traversé par des initiatives militantes, comme celles du collectif des parents qui lutte contre l’exclusion sociale par l’école.

Depuis toutes ces années, Madani est au plus près du terrain et a acquis une expérience globale des situations de mal logement. Il explique qu’un des gros problèmes pour les quartiers repose sur les conseils d’administration des bailleurs. A l’époque de l’épisode du Petit-Bard, ceux qui géraient les logements du quartier s’opposaient systématiquement aux travaux nécessaires à sa salubrité. “Les locataires qui se font élire représentants dans les conseils d’administration sont faciles à retourner par les administrateurs.” Le DAL, pour pallier cette situation, monte des listes pour ces élections démocratiques, cruciales pour les enjeux des quartiers, et pourtant sous-médiatisées dans notre pays. Madani souligne avec un sourire en coin et l’oeil brillant : “C’est la seule élection où un étranger peut être élu !

Montpellier, où les prix de l’immobilier ont bondi depuis 25 ans avec le développement incessant de la ville, a mis en place de nombreux programmes de “réhabilitation” des quartiers sensibles ou populaires, sous l’égide notamment de l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine). On voit aux alentours du centre-ville, des pans entiers du quartier Gambetta-Plan Cabanes, de Figuerolles, tour à tour subir d’interminables travaux, et des magasins aux allures fraichement inhabituelles ouvrir les uns après les autres.

Naturellement, les tarifs pratiqués ne sont pas les mêmes. Une classe en remplace progressivement une autre. Ces programmes ont aussi “bénéficié” aux cités, comme le Petit Bard, qui a vu plusieurs de ses tours détruites et a subi une longue rénovation. Mais pour Madani, l’ANRU dessert le quartier. “On reloge les personnes plus loin, dans des zones parfois requalifiées, ou sur des habitations où les loyers augmentent.

Capture d’écran du site meilleursagents.com

En France, les loyers ont en moyenne doublé en vingt ans, l’immobilier en vente a quadruplé de valeur. Parallèlement, le pouvoir d’achat des Français n’a progressé que de 30%.  L’État, qui perçoit 70 milliards d’euros par le logement, n’en redépense que 40 dans le sens inverse. De plus, la spéculation foncière est largement encouragée par les politiques suivies par nos gouvernants (loi Pinel-Duflot, niches fiscales). Le rapport de forces a aujourd’hui clairement tourné en faveur des bailleurs privés, dont certains deviennent des marchands de sommeil en puissance, encouragés par la Loi. De plus en plus de propriétaires soucieux de maximiser les gains de leurs investissements, alternent les baux de un mois avec de la location AirBnb. Il en résulte une forte instabilité du secteur du logement.

Logiquement, le nombre de jugements d’expulsion n’a cessé de s’accroître. Alors qu’il était de 40 à 50000 par an dans les années 1980, il est aujourd’hui de 140 000 par an. Sur dix ans, un locataire sur dix aura connu une procédure d’expulsion. En principe le droit à l’hébergement est inconditionnel et continu, et réserve au locataire le droit de se maintenir dans son logement jusqu’à une orientation vers un relogement. Or l’État souvent ne respecte pas la Loi dans ces cas. En France, près de 15 millions de personnes sont touchées par la crise du logement selon le dernier rapport annuel de la Fondation Abbé Pierre, dont 900 000 seraient privées de logement personnel et 3 millions logées dans des conditions très difficiles.

Parallèlement, le logement social, qui concerne 4,5 millions de logements, est en proie aux promoteurs vautours, imprégnés des logiques de groupes financiers qui les soutiennent. On étrangle financièrement les bailleurs sociaux et on les encourage ainsi à vendre tout ou partie de leurs possessions à des groupes privés.

Une lutte plus que nécessaire face à une situation qui se dégrade

Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de DAL national, fait mine de s’interroger : “Que faire pour lutter contre la crise du logement ? Mobiliser les gens concernés, et mener une action radicale humanitaire.” Le militant rappelle que le mouvement squat des années 80 a généré des avancées consécutives, notamment les lois DALO et DAHO. La Loi garantit ainsi le droit à un logement, et c’est le Préfet qui doit le faire appliquer. Il a pour cela le droit de réquisitionner, comme nous l’avons vu récemment dans la crise du coronavirus. Paradoxalement, on a en France l’une des meilleures législations d’Europe concernant le droit au logement, pour autant celle-ci n’est pas rigoureusement appliquée et notamment par l’État. En 2015, la France a construit près de 50% des logements sociaux en Europe. Mais la moitié des expulsions en France concernent ces derniers. Les jeunes, les étudiants, les chômeurs, les retraités, les plus précaires sont globalement les plus touchés.

Jean-Baptiste Eyraud rappelle que dans les années 70, le loyer représentait 10% du revenu d’un ménage. Aujourd’hui, ce chiffre a bondi à 23%, voire à 40% pour le tiers le plus pauvre de la société. Selon une étude récente de l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES), plus de six millions de Français auraient du mal à payer leur loyer.

A Montpellier, alors que des milliers de personnes subissent de plein fouet la crise du logement, et que 4000 sont à la rue, dans des squats ou des bidonvilles, l’État a une réserve de 12000 places en logement, laquelle est demeurée largement inutilisée jusqu’au confinement, pour reloger tous ceux qui en avaient un cruel besoin. La communauté de communes peut également demander et appliquer le pouvoir de réquisition, une prérogative  dont ne s’est pas non plus saisi Philippe Saurel. Face à l’inaction des pouvoirs publics, DAL tente d’implanter des permanences dans les quartiers pour venir en aide aux habitants subissant des difficultés. Toutefois, difficile de pourvoir totalement aux conséquences de l’orientation politique néfaste, qu’elle s’applique par l’État ou les pouvoirs locaux. La nécessité de mobiliser pleinement dans cette lutte la population concernée apparaît aujourd’hui comme primordiale aux militants qui agissent dans l’oeil du cyclone.

 

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