Journée contre le Décathlon-Oxylane, dérive capitaliste et destruction du vivant

Il est 10 heures ce 25 septembre 2020. Sur un vaste champ en jachère bordé de futaies et de bois, alors que les rocades qui l’encadrent résonnent dans le vent, un peu moins de deux cent personnes de tous âges se réunissent et se mettent à discuter allègrement. Certaines se retrouvent après la coupure des vacances et s’enquièrent des nouvelles, d’autres s’étaient quittées la veille. Fouettant bruyamment les arbres, la brise fraîche emporte les étendards jaunes, rouges ou verts frappés de symboles militants, rappelant aux convives que l’été est passé. C’est la rentrée des luttes qui se poursuit et réunit ce jour celles et ceux qui ne veulent plus du béton et de la pollution comme écrin de vie.

Une rencontre oxygénée

La Confédération paysanne et Attac, soutenus par ANV-Cop21, Greenpeace, XR Montpellier et SOS Oulala parmi d’autres collectifs et associations dont le récent collectif Plus Jamais ça !, avaient appelé à ce rassemblement sur les lieux du projet de complexe Décathlon Oxylane, au coeur du site des Fontanelles, à Saint-Clément-de-Rivière. Près de 24 hectares de zones naturelles et agricoles participant à la “ceinture verte” de Montpellier, dont les deux tiers verront les immenses magasins de Décathlon, Truffaut ou O’Terra bétonner le pourtour d’un bois classé, berceau d’espèces protégées et que viendrait souiller de plus un vaste “parcours de santé”…


Pour l’heure, si l’on peut toujours y entendre le cri perçant des rapaces qui s’élancent sur les vagues aériennes, le cliquetis mécanique des sauterelles et le zozotement continu des syrphes et des mouches, c’est en grande partie grâce aux efforts du collectif Oxygène, dont la lutte a permis à la fois de documenter minutieusement la biodiversité qui anime les lieux, et de contrer concrètement l’avancée d’un projet inutile et démesuré, symbole des dérives surproductrices du grand capital (lire notre article).

C’est le fruit de ce labeur long et rigoureux qu’étaient venu·es saluer de nombreux·ses militant·es écologistes ou politiques, paysans, gilets jaunes, faucheurs, riverains, mais aussi une poignée d’élu·es, de journalistes (et… de gendarmes). Prises de paroles, semis collectif et plantation d’arbres sur la parcelle, ballade naturaliste et ateliers, ont proposé aux participant·es de s’imprégner des lieux et de cette lutte locale déterminante pour endiguer l’expansion destructrice de la ville sur sa nature environnante.

Le groupe Mulliez, ou la dérive capitaliste

Si l’enseigne Décathlon, locomotive du projet, ne manque pas d’arguments vaseux pour se promouvoir, à base de greenwashing nauséeux et paternaliste et de la sempiternelle promesse de création d’emplois, ses détracteurs n’ont pas non plus la main légère et répondent coup pour coup à ces excès de novlangue qui camouflent mal que la course au profit est toujours le fin mot de l’histoire. Ce vendredi, la présence d’Attac et de la CGT venait placer la lutte locale contre Oxylane dans une dimension économico-politique plus globale.

Oxylane fut brièvement le nouveau nom de Décathlon, avant de devenir celui de ces vastes projets de complexes écocides, où le lifestyle du bien-être trouve sa juste place au sein du temple de la consommation. Décathlon, c’est la propriété de la famille multimilliardaire Mulliez (700 cousins propriétaires de 50 enseignes comme l’énonce un tract de la centrale, ce qui rappelle vaguement à la Mule ses lectures sur l’époque féodale).

L’Association familiale Mulliez, c’est donc Décathlon, mais aussi le groupe Auchan, Saint-Maclou, Flunch, Jules, Boulanger, Alinéa, Norauto, Bizzbee, Kiloutou, Top Office, Cultura, Leroy Merlin… Le groupe est si habilement géré qu’il représente un patrimoine de 26 milliards d’euros, la sixième fortune de France. “Les suppressions d’emplois font leur fortune” émet la CGT Retraités Multipros Montpellier, qui rappelle que le groupe Auchan, après avoir touché 500 millions d’euros au titre du CICE , est aujourd’hui en train de licencier 1500 personnes malgré un chiffre d’affaire en hausse de 0,8%. Tous ces premiers de corvée qui ont eu droit à la médaille en chocolat du confinement sont priés d’aller voir chez Pôle emploi si Mulliez n’y est pas.

Le groupe a récemment annoncé que 70% de ses caisses classiques seraient remplacées par des automates, et que le service après vente allait être digitalisé, entraînant la fermeture de 9 des 11 centres de réparation et la suppression des accueils SAV en magasin. D’autres exemples avec Alinéa ou Top Office, avec la suppression de 27 magasins, soit plus de milles postes, au profit d’une stratégie numérique reposant sur les drives et la vente en ligne. C’est une véritable saignée sur l’autel du profit qu’opère la famille Mulliez, armée de son poignard technologique. Comment alors avoir la moindre confiance dans les promesses de développement économique énoncées dans le cadre du projet Oxylane ?

La remise en question d’un modèle autodestructeur

Sur un point de vue plus écologique, de tels projets pharaoniques (comme celui du centre Amazon de Fournès) représentent bien évidemment une menace à la résilience de l’espèce humaine, dont les chances sont déjà largement entamées. Au delà de l’accroissement des multiples risques que fait peser l’artificialisation des sols sur l’environnement et de la destruction pure et simple d’îlots de biodiversité, la Confédération paysanne est venu porter le message d’une agriculture à rebours du tout-technologique.

Dénonçant la perte que représente la bétonisation d’hectares de terres agricoles fertiles à l’orée même de villes toujours moins autonomes sur le plan alimentaire, le discours met le doigt sur un système qui broie les agriculteurs à travers une course à l’expansion qui se fait au détriment de la qualité des sols et de sa production, par l’usage irréfréné de pesticides et d’OGM. “Tous ceux qui ont cru dans ces promesses, ceux-là vont tous disparaître dans les prochaines années, ils sont en train de se faire bouffer” souffle à la Mule un faucheur volontaire.

A travers les affres du monde agricole, c’est le modèle territorial dans son ensemble qui pose aujourd’hui problème, avec l’accroissement imperturbable de villes qui ont perdu leur autosuffisance, sur les terres souvent les plus fertiles, ayant accueilli le phénomène de sédentarisation et de développement urbain. En corolaire de l’artificialisation des sols afin de concentrer toujours plus d’êtres humains au même endroit, l’invasion d’une agriculture industrielle écocide sur de vastes espaces naturels. Et dans cette gesticulation foncière, l’explosion des prix des terres agricoles périurbaines privant tout développement d’une agriculture paysanne, saine et respectueuse de l’environnement. Autrement dit, intelligente, car en phase avec la réalité du fonctionnement équilibré de la nature, et en pointe sur les pratiques permettant à l’humanité de trouver une juste place en son sein.

Vers la concordance des luttes ?

Au cours de cette journée ont ainsi pu se mêler des regards différents et la mise en commun de problématiques qui découlent toutes d’un même modèle dominant (et dominateur), celui de la course au développement et au profit, du mythe de la croissance infinie, de la cécité organisée face aux enjeux qui gouvernent le vivant et donc l’espèce humaine. La lutte contre le projet Oxylane, qui s’inscrit dans le développement de l’axe du L.I.E.N un peu plus au Nord, syncrétise tous ces aspects et pourrait être un dénominateur commun à de nombreux milieux militants de la région. C’est dans cette perspective que les échanges ont cherché à envisager l’avenir et comment concrètement continuer ce combat.

En se baladant sur le site des Fontanelles, alors que les blés sauvages s’accrochent encore aux chaussettes et que le vent vient doucement porter au museau les senteurs délicates des garrigues, les yeux se promènent sur les collines verdoyantes qui veillent amicalement, où de rares maisons percent au milieu des oiseaux. Mais si près, de l’autre côté, vient répondre l’écho du vacarme, qui saisit le coeur et que l’esprit saisit, car il sait et sent que la ville approche, rampante de son béton qui s’étend comme une flaque d’huile, avec son bruit et sa fureur, détruisant tout sur son passage.

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